Résumé
La neutralité
, autrement dit l'absence de parti pris, est une posture épistémologique ou méthodologique habituelle en science. Elle permet, d'après ses partisans, de donner à voir ses productions scientifiques comme sans point de vue particulier, donc plus facilement acceptables et reproductibles par d'autres, ou encore plus proches de ce qui est réellement. Plutôt que de vouloir affirmer l'impossibilité d'une telle posture, nous essayerons ici de démontrer que la neutralité peut transformer le projet scientifique (la construction collective de connaissances) en une tentative de révélation ou de médiation d'un réel existant indépendamment des perspectives humaines. Pour cela, nous étudierons les formulations (les déclarations intentionnelles comme les choix formels) épistémologiques de différentes sociologies, en particulier celle se qualifiant de pragmatique et celle que nous aurons nommée photographique. En réponse, nous proposerons une autre forme d'engagement que l'on pourrait nommer langagement, à savoir un parti pris par le langage, par la mise en intelligence de ce qui est dit avec la façon dont on le dit, autrement dit par un travail stylistique des discours scientifiques. Nous défendrons ainsi la sociologie dramaturgique qui, en affirmant l'artificialité et la singularité de ses mises en scène, travaille à rendre cohérentes ses argumentations constructivistes, autrement dit ses fictions scientifiques.
Mots-clés : objectivité, neutralité axiologique, principe deétrie, sociologie pragmatique, style, distanciation, engagement, fiction
Prologue
« Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ! » Voilà bien une formulation intéressante... Entre questionnement suggestif et exclamation passionnée, cette phrase – intitulant le colloque ayant motivé la rédaction de cet article – semble déjà nous dire le doute de ses auteures quant au caractère neutre des scientifiques et de leurs productions. L'on dit de quelqu'un qu'il est neutre (du latin neuter « aucun des deux ») lorsqu'il s'abstient ou refuse de prendre position dans un débat, dans un conflit opposant plusieurs personnes, plusieurs thèses, plusieurs partis. Parmi d'autres définitions proposées par notre dictionnaire, une raison à ce non-positionnement est avancée, en particulier dans le cas des institutions (école, enseignement, État) : il s'agit de ne pas porter de jugement par esprit de tolérance, autrement dit de ne favoriser aucune croyance pour permettre le pluralisme d'expression et d'action. Notons que, dans un sens plus figuré, l'adjectif désigne ce qui est fade, sans attrait, ce qui manque d'éclat, de relief et plus loin encore – et pour toutes ces raisons sans doute – ce qui passe inaperçu.
« Ce colloque propose de poser à nouveau la question de la neutralité en science […] : est-elle possible ? souhaitable ? indispensable ? est-ce un leurre ? une fiction ? un artifice ? » En nous appuyant sur d'autres travaux touchant à cette épineuse question de la neutralité en science, nous souhaitons proposer une réponse à chacune de ces interrogations avec la volonté d'argumenter en faveur du parti pris – autrement dit en donnant à comprendre l'intérêt et l'intelligence d'une prise de position déclarée comme telle – davantage qu'avec celle de démontrer l'impossibilité d'une recherche neutre. Cette façon de faire nous semble à la fois plus cohérente avec notre épistémologie constructiviste – qui sera exposée tout au long du texte – et peut-être aussi plus inhabituelle au regard de l'ensemble des travaux critiques produits depuis plusieurs décennies maintenant sous la dénomination études de science. Contrairement à certains détracteurs de la neutralité, nous ne voudrions pas annihiler une tentative intellectuelle (aussi étrange soit elle) sous prétexte qu'elle serait nécessairement ou réellement impossible, tel un impératif logique ou naturel. Ainsi, nous répondrons par l'affirmative à la première des questions posées : l'on peut déclarer vouloir être neutre et travailler à neutraliser son travail, mais cela n'est pas sans conséquences... À force de ne pas se positionner, de ne pas vouloir donner à comprendre ses choix, par exemple ses choix de définitions singulières, on risque d'être mal interprété et de dériver de la neutralisation à l'annulation et à la nullité (souvenez-vous que ce qui est neutre, c'est aussi ce qui passe inaperçu).
Si notre réflexion porte bien sur la recherche scientifique dans son ensemble, nous illustrerons notre propos à partir de travaux concernant la sociologie. Il semble que la question de la neutralité y soit particulièrement débattue, d'autant plus que celle-ci est souvent considérée comme un problème inhérent aux sciences sociales, à l'image du « dilemme » formulé par Nobert Elias dans son livre Engagement et distanciation : « Dans ces deux domaines [les sciences de la nature et les sciences sociales], le travail scientifique a le même but ; extrait de sa carapace philosophique, il consiste à découvrir comment et pourquoi des phénomènes observés se rattachent les uns aux autres. Mais, à la différence des sciences de la nature qui cherchent à éclairer les phénomènes précédant l'apparition de l'homme, les sciences sociales s'occupent des relations entre les hommes. Sur ce plan de la recherche, les hommes se rencontrent eux-mêmes aussi bien que les uns les autres ; les "objets" sont en même temps des "sujets". […] Et plus grandes sont les charges et les tensions auxquelles eux-mêmes ou leurs groupes sont exposés, plus il leur est difficile, étant immédiatement concernés, de se détacher de leur rôle, démarche qui est à la base de tout effort scientifique. » ; « Voici donc le problème auquel sont confrontés tous ceux qui étudient un aspect ou un autre des groupes humains : comment séparer, en évitant équivoque et contradiction, les deux fonctions, celle de participant et celle de chercheur ? » (Elias 1993, 23-24, 29) Elias nous livre ici une définition de la science (en distinguant deux objets d'investigation : le monde naturel et le monde social) et un principe méthodologique : le détachement, c'est-à-dire la nécessité de ne pas prendre part aux choses que l'on étudie et qui, pourtant, nous concernent. Nous pensons que le point de vue d’Elias, très brièvement synthétisé ici, est majoritaire au sein de la recherche scientifique actuelle. Bien sûr, celui-ci s'exprime sous des formes différentes et nous tâcherons d'en exposer certaines afin de mieux donner à comprendre aux lecteurs ce qui nous permet ici de les regrouper. Pour caractériser la posture épistémologique de ce groupe majoritaire, nous utiliserons un terme si couramment employé qu'il en devient presque incontournable pour qui voudrait entamer un cheminement réflexif au sujet de la science – cela n'aura d'ailleurs pas échappé aux organisatrices de notre colloque qui déclarent dans leur appel à contribution : « Dans le régime contemporain de production des savoirs, le modèle dominant de la science la présente comme l’étude objective de la réalité. »
Le terme objectif désigne ce qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant ; dit autrement, il fait référence à la réalité extérieure indépendante des consciences. En parlant d'une personne ou d'une production (un exposé, un article, un ouvrage), l'adjectif qualifie celui qui manifeste un souci d'exactitude, faisant pour cela abstraction de toutes préférences, idées ou sentiments personnels. De la même façon, l'objectivité désigne le caractère de ce qui existe en soi ou le fait d'être dépourvu de partialité. Elle est la qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée. À lire ces définitions, l'on comprend aisément que la science – définie comme la découverte du comment et du pourquoi des phénomènes observables, dont certains précèdent l'existence humaine – veuille prétendre à l'objectivité. Les sociologues partageant, selon nous, ce point de vue épistémique, celui regardant et produisant des représentations du monde à travers leur objectif – cet ingénieux dispositif leur permettant de ne pas figurer sur les images qu'ils produisent –, seront les pratiquants d'une sociologie que nous nommerons photographique.
En prenant nos distances avec ce type de croyances et de pratiques scientifiques, nous nous rapprocherons ensuite du point de vue de la sociologie dite pragmatique. Ce courant se caractérise notamment par une critique du pouvoir de révélation des sociologies aux prétentions objectives jugées trop autoritaires, par l'affirmation que les acteurs étudiés peuvent être tout à la fois intéressés et intéressants (de par leurs compétences rationnelles et critiques) et par le fait d'assumer la dimension performative de leur travail. Les sociologues pragmatistes semblent envisager différemment la question de la neutralité, notamment parce qu'ils se sont eux-mêmes inspirés de travaux remettant en cause l'omniscience des scientifiques concevant leur travail comme une découverte du réel ou un dévoilement de la réalité, à l'instar de la sociologie critique de Pierre Bourdieu. Dans un article intitulé « Sociologie pragmatique : mode d'emploi » visant à définir en dix points le style pragmatique en sociologie, les auteurs affirment que « c'est en partant précisément des limites et des impasses de la sociologie dite critique que les sociologues pragmatistes se proposent d’expérimenter un nouveau type d'engagement critique en sociologie. » (Barthe et coll. 2013, 200) L'on comprend les réticences de ces sociologues lorsque Bourdieu déclare, dans Science de la science et réflexivité : « Comme il [le sociologue] doit se garder d'oublier aussi que si, comme n'importe quel autre savant, il s'efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue de la science, il est, en tant qu'agent social, pris dans l'objet qu'il prend pour objet et qu'à ce titre, il a un point de vue qui ne coïncide ni avec celui des autres ni avec le point de vue en survol et en surplomb de spectateur quasi divin qu'il peut atteindre s'il accomplit les exigences du champ. Il sait par conséquent que la particularité des sciences sociales lui impose de travailler […] à construire une vérité scientifique capable d'intégrer la vision de l'observateur et la vérité de la vision pratique de l'agent comme point de vue qui s'ignore comme tel et s'éprouve dans l'illusion de l'absolu. » (Bourdieu 2001, 222) Il semble que pour Bourdieu – d'une façon d'ailleurs assez similaire à Elias – le fait d'être pris dans le social, d'y participer, autrement dit d'y être acteur (ou « agent » selon les choix linguistiques de Bourdieu) pose problème : il y a une contradiction entre le point de vue sans point de vue du scientifique et le point de vue dans l'ignorance et l'illusion du participant. C'est avec la volonté de considérer – et donc de représenter dans leur travail – les acteurs étudiés comme des individus tout aussi capables de critique et de réflexivité pour construire le monde social que les sociologues pragmatistes refusent cette contradiction, au point d'en prendre le contre-pied. Ainsi vont-ils s'attacher dans leurs enquêtes à « prendre au sérieux » les justifications et les critiques émises par les acteurs, à « suivre les acteurs jusqu'au bout », et en particulier au moment où ils s'autorisent, eux, à produire des jugements de valeur et à hiérarchiser les conduites. Cela les conduit à adopter des méthodes – qu'ils nomment principe deétrie ou neutralité axiologique – destinés à « rendre justice à la réflexivité des acteurs » (Barthe et coll. 2013, 187). Dans un article intitulé « Pour une neutralité engagée », la sociologue Nathalie Heinich, se réclamant elle aussi d'une approche pragmatique, affirme : « Une autre conception du travail sociologique apparaît aujourd'hui possible : […] celle qui consiste à s'engager par la neutralité, à produire de l'action – et pas seulement du savoir – par la mise en évidence des cohérences, des logiques, des liens qui, au-delà des oppositions, rendent possible sinon un accord, du moins un dialogue et, peut-être, l'invention de compromis acceptables. » (Heinich 2002, 126) C'est donc en donnant à voir et à comprendre la pluralité des points de vue engagés et les dispositifs à travers lesquels ceux-ci sont exprimés que les sociologues pragmatistes entendent agir sur le monde social. C'est également ainsi que les auteurs du mode d'emploi de la sociologie pragmatique affirment leur engagement : « [c'est] en acte, à travers sa façon même de mener l'enquête sociologique (suivi des acteurs, principe deétrie, etc.) que le sociologue pragmatique démontre une préférence pour la relance de la critique et pour la remise des certitudes à l'épreuve de leur vérification collective. » (Barthe et coll. 2013, 200) Si nous partageons sans doute le projet scientifique des auteurs visant la construction collective par la remise en jeu critique des habitudes qui nous apparaissent les plus problématiques, notre façon d'agir par la recherche est cependant tout à fait différente.
Nous essayerons dans ce texte – pour répondre au problème de la neutralité scientifique et déconstruire certaines de ses solutions habituelles – de défendre un troisième type de sociologie qui, à distance des preuves et des épreuves des sociologies photographique et pragmatique, affirme l'intérêt du point de vue artificiellement mis en scène, de la construction fictionnelle, de la manipulation intentionnelle, de l'interprétation singulière et de l'exposition magistrale. Pour toutes ces raisons et d'autres encore qui vous seront exposées dans ce texte, nous avons choisi de nommer ce style de recherche : la sociologie dramaturgique. Après avoir défini l'objectivité et l'engagement – deux postures habituelles face au problème de la neutralité – nous prendrons parti en faveur de la distanciation caractérisée non par un éloignement mais par un déplacement, un changement de perspective, autrement dit une rupture avec les façons dont nous appréhendons habituellement certains objets.
Acte 1, scène 1 : Et la lumière fut !
En juin 2015, à l'occasion du 6e congrès organisé par l'Association Française de Sociologie, le professeur Yves Gingras, titulaire de la chaire de recherche du Canada en histoire et sociologie des sciences, tentait d'après le titre de sa conférence plénière de définir la nature et la pertinence de la sociologie. S'il ne traite pas directement de la question de la neutralité, son exposé nous a paru intéressant à plusieurs endroits, tant dans sa présentation des vrais problèmes que rencontre selon lui la sociologie actuelle que dans ses analyses comparées avec les sciences physiques (qu'il inclut dans l'ensemble des sciences dites "de la nature") que dans ses choix stylistiques, linguistiques et dans ses positionnements épistémologiques. L'ensemble forme une certaine image de la science que nous croyons largement partagée et pratiquée, une image normale de la science normale – en quelque sorte un cliché. Voilà qui devrait nous permettre de bien introduire notre présentation de la sociologie photographique !
Commençons par rappeler que le terme photographie signifie littéralement « écriture de la lumière ». L'on dit de cette technique que ce n'est pas l'action de la main qui forme l'image, mais celle de la lumière – et ce, bien sûr, grâce à des dispositifs optiques et des réactions chimiques maîtrisées. Au-delà du phénomène visiblement bien connu de notre ancien physicien, la lumière est souvent employée – dans un sens figuré qui nous intéresse davantage ici – comme lebole de la raison, de l'explication, de la connaissance, et même, d'une façon presque mystique, de la vérité. La lumière naturelle forme des images claires, nettes et précises, des images qui se lisent sans difficulté et qui ne font aucun doute quant à leur interprétation. C'est sans doute ce genre de représentations que veut produire Yves Gingras puisque, dans son exposé, il ne cesse d'utiliser des tournures relatives à la réduction par la lumière (telle que la clarification ou l'éclaircissement) pour conseiller le public de sociologues auquel il s'adresse. Porter un regard éclairant sur tous les recoins de la vie sociale et améliorer la clarté sémantique en s'en tenant à des définitions minimales de catégories fondamentales afin d'éviter les faux débats qui encombrent les sciences sociales : voilà comment nous pourrions synthétiser le lumineux programme de Yves Gingras. Mais à force de vouloir produire des images claires, Yves Gingras en est venu à fonder son discours sur des évidences...
L'évidence (du latin evidentia « qui se voit de loin ») désigne effectivement ce qui apparaît clairement, mais aussi ce qui s'impose immédiatement à l'esprit comme une vérité ou une réalité sans qu'il soit besoin d'en faire la démonstration, et plus loin encore ce qui est incontestable. Dans son exposé, Yves Gingras nous enjoint plusieurs fois à nous rendre à l'évidence, à considérer ce qui va de soi et que, par conséquent, nous n'avons plus besoin d'interroger ou de reformuler. L'évidence est par exemple invoquée à propos des types de rationalités distinguant et justifiant l'existence des disciplines scientifiques normales et la façon dont elles se partagent l'étude du monde. Ainsi, après avoir défini la science comme le fait de « rendre raison des phénomènes en invoquant des causes naturelles au sens large », il ajoute que : « il va de soi que la façon de rendre raison varie selon les phénomènes étudiés ; la physique n'est pas la psychologie, qui n'est pas la biologie, qui n'est pas la sociologie. » L'évidence vient aussi supporter les interprétations de Yves Gingras concernant la « manie » qui touche d'après lui de nombreux sociologues actuels consistant à vouloir renommer et innover constamment : « la première [cause], évidente, relève de la compétition pour accroître sa visibilité sur le marché académique » ; et plus loin : « il est évident que les critères imposés [par les organismes subventionnaires] génèrent des pseudo-innovations ». Enfin – et c'est sans doute l'utilisation de l'évidence la plus remarquable – Yves Gingras entame la conclusion de son exposé en répondant ainsi à la question thématique du congrès : « En conclusion, la sociologie est-elle une discipline contre-nature ? Évidemment oui. » Formulé comme ça, on aurait presque envie de dire que si c'était évident, ce n'était pas la peine de poser la question. Et c'est probablement ce qu'a dû penser Yves Gingras, passant dès lors à côté des différents sens que peut revêtir cette question, puisqu'il aura décidé de ne l'aborder que très rapidement, en fin de conférence, et de déclarer à d'autres moments la banalité de ce genre de faux problèmes épistémologiques. Comme il nous le rappelle en parlant de l'évidente distinction qui existe d'après lui entre les fins et les moyens, les évidences « sont des choses élémentaires, qui vont de soi et que, paradoxalement, on oublie. » Effectivement, à force de les avoir sous les yeux, à force de les utiliser de la même manière, pris dans des façons de faire et de penser habituelles, on a tendance à oublier que les évidences sont construites – et qu'elles peuvent, par la même occasion, être remises en question pour être transformées. Yves Gingras utilise les évidences comme des clichés lui évitant d'avoir à démontrer la justesse de ses déclarations. Ce sont pour lui des aboutissements et non des points de départ pour de nouvelles recherches.
Ainsi, nous ne partageons pas la définition de la science esquissée par Yves Gingras. Alors qu'il souhaite chercher des causes naturelles aux phénomènes observables, nous voulons rechercher – le "re" implique qu'il faut chercher plusieurs fois, « chercher de nouveau » pour peut-être voir différemment – à comprendre les manières de faire et de penser habituelles (ce que l'on fait ou ce que l'on dit sans y réfléchir) pour pouvoir les critiquer et potentiellement les transformer. Nous ne partageons pas non plus la méthode qu'il propose, fondée sur une accumulation d'observations empiriques et une épuration théorique qui, de clarifications conceptuelles en éclaircissements sémantiques, réduit considérablement le discours scientifique. « Une théorie bien formée en sciences sociales ou en science n'est pas un dictionnaire de cent mots nouveaux mais un ensemble limité et bien défini de concepts (quatre ou cinq en général, quand on observe les théories actuelles) liés entre eux et permettant d'en déduire des prévisions, des explications, le tout encastré dans la logique et le langage naturel. » Il lui semble évident que la sociologie est une discipline contre-nature au sens où elle prend pour objet d'étude l'humain, « le seul être contre-nature qui est le produit de la nature et qui a construit un discours réflexif [sur le monde] », mais il ne voit pas de contradiction au fait de qualifier son langage de naturel. Quoi de plus naturel que de ne pas faire attention aux mots et aux expressions que l'on utilise ? Voilà certainement le signe d'un profond désaccord entre lui et nous : notre langage n'est pas naturel puisqu'il est le produit de notre recherche. Mais sur ce point, Yves Gingras ne semble pas vraiment d'accord avec lui-même puisque, quelques secondes plus tard, il déclare : « en somme, une théorie est davantage un simple langage descriptif universel qui ne fait que dire en jargon savant ce que l'on disait autrement avant ». Dès lors, on ne sait plus si le langage scientifique doit être naturel ou jargonnant, usuel ou savant, mais on est sûr qu'il nous sert à dire tout simplement ce que l'on savait déjà.
Contrairement à Yves Gingras, nous étudions, nous choisissons et nous façonnons les mots avec beaucoup de soin afin de nous exprimer de manière cohérente, en adéquation avec notre vision du monde, et ce justement parce que nous pensons que les mots et les discours construisent le monde. Nous défendrons ici l'idée que la compréhension ne passe pas par des clarifications, des réductions ou des simplifications, mais au contraire par de la densité sémantique, par des enrichissements stylistiques, par la multiplication des détails et des mises en lien devant tisser les motifs d'une pensée qui se donnerait alors à voir comme complexe et cohérente. C'est parce que nous sommes convaincus que la forme est signifiante, autrement dit que la forme fait indissociablement partie de la pensée exprimée, et que nous voudrions croire à la complexité de chaque pensée – qui plus est lorsqu'elle prétend faire science – que nous affirmons ici l'importance du travail que représente la rédaction ou la lecture d'un texte. Car si une lecture ne vous pose aucune difficulté, si le propos vous paraît immédiatement compréhensible, c'est peut-être que vous y avez rencontré beaucoup trop d'évidences et que ce que vous avez lu, vous le saviez déjà.
Acte 1, scène 2 : Cliché sur les maux du "je" et la manie des jeux de mots.
Le langage constitue d'après nous le principal matériau de la construction scientifique : c'est par lui que nous nous posons des questions, que nous définissons des objets, que nous les mettons en relation et que nous formulons des réponses afin de produire des connaissances qui s'expriment, elles aussi, avec des mots. Le langage est donc à la fois un moyen et une fin de la recherche scientifique. Ainsi, nous travaillons sans cesse à redéfinir et à renommer les choses afin de les donner à comprendre un peu différemment, et par là de proposer quelque chose de nouveau. Par exemple, nous essayons dans cet article de définir trois types de sociologies qui correspondent à trois façons de considérer son objet d'étude et donc de répondre au problème de la neutralité. Parce que deux d'entre elles n'existaient pas déjà en tant que telles en dehors de notre article – la sociologie photographique et la sociologie dramaturgique – nous leur avons donné un nom. Ces noms, nous les avons choisis pour les caractériser au mieux et rendre ainsi notre typologie intelligible. Nous abordons ici le problème majeur que Yves Gingras a identifié au sein des sciences sociales et qui constitue le véritable sujet de sa conférence : la « manie de sous-estimer la cumulativité en renommant les choses et en disant je, je, je, je. » Voilà bien une fantaisie qui nous concerne directement. Si les raisons invoquées par Yves Gingras pour expliquer cette tendance au nominalisme narcissique sont dignes des meilleurs clichés en matière d'économie et de psychologie humaines, nous y répondrons en proposant une interprétation différente – et sûrement plus compréhensive – de ces choix stylistiques.
Pour Yves Gingras, le fait d'innover, c'est-à-dire d'introduire du neuf dans quelque chose de déjà bien établi, ne semble motivé par rien d'autre qu'un besoin de reconnaissance dans un monde très normalement régi par des principes concurrentiels. C'est « l'occasion de sortir de la foule anonyme des chercheurs en annonçant une autre révolution scientifique ou méthodologique ». La métaphore économique filée tout au long de l'exposé vient soutenir son explication : « cette inflation de "nouveaux" autoproclamés », cette « mise en marché de nouveaux mots présentés comme des concepts originaux », « cette course à l'innovation lexicale […] relève de la compétition pour accroître sa visibilité sur le marché académique », elle « provient des organismes subventionnaires qui orientent la recherche par des critères qu'ils imposent. » Voilà le monde normal de la science que vient conforter la description de Yves Gingras. Cette description est d'ailleurs assez proche de celle proposée par Pierre Bourdieu à travers sa conceptualisation du champ scientifique comme un champ de forces physiquement structuré et un champ de luttes pour conserver ou transformer ce champ de forces, notamment du fait de son champ lexical très économiquement marqué : « La force attachée à un agent dépend de ses différents atouts, facteurs différentiels de succès qui peuvent lui assurer un avantage dans la concurrence, c'est-à-dire, plus précisément, du volume et de la structure du capital de différentes espèces qu'il possède. Le capital scientifique est une espèce particulière de capitalbolique, capital fondé sur la connaissance et la reconnaissance. Pouvoir qui fonctionne comme une forme de crédit [etc., etc.]. » (Bourdieu 2001, 70) À décrire le monde comme une course, une lutte ou un grand jeu de Monopoly, on le fait exister comme tel, mais à présenter ses descriptions comme neutres et objectives (au sens de non positionnées), on fait essence de cette existence et l'on risque alors de fermer la possibilité d'autres existences construites par d'autres points de vue singuliers.
Ainsi, nous ne partageons pas le point de vue de Yves Gingras qui considère que deux théories différemment formulées peuvent être équivalentes. Lorsqu'il affirme qu'il est « possible de montrer, par une analyse de la structure conceptuelle d'une théorie, qu'elle est en fait, par-delà son vocabulaire, équivalente à une autre dans son objet, dans sa référence, car l'idée que deux théories portant sur le même objet analysé sous les mêmes rapports soient incompatibles et contradictoires semble difficile à admettre sur le plan logique », il fait de la science et de ses théories des choses extérieures au langage. Dès lors, la logique dont il parle n'est pas celle relative à l'élaboration d'une pensée rationnelle puisque celle-ci est fondamentalement discursive. En effet, qui pense sans mots ? Qui peut exprimer un raisonnement sans passer par un langage ? Cette logique devant nécessairement accorder nos théories par-delà leur expression singulière, ne peut être que celle – unique et universelle – des causes et des conséquences naturelles ; une logique qui définit les règles du réel indépendamment des significations, des réalisations et des décisions humaines. Cette position épistémique, qui implique pour la science un projet de découverte du réel conçu comme unique puisque indépendant des perspectives humaines, nous le nommons réelisme, littéralement, « la croyance au réel ». Il s'agit là encore d'un mot nouveau, un mot que nous avons choisi d'inventer pour qualifier ce point de vue particulier (mais que nous croyons largement partagé, notamment par notre conférencier) à propos de la connaissance du monde et ne pas le confondre avec une dénomination plus habituelle – donc plus facilement interprétable comme quelque chose de déjà connu et ne nécessitant pas d'effort de compréhension – à savoir, le réalisme (littéralement, « la croyance dans la réalité »). Ce que nous appelons ici réel ne doit pas être confondu avec la réalité. Quand Yves Gingras (qui aurait certainement détesté la phrase précédente) croit bon d'affirmer que « ce n'est pas parce que l'on change de nom que l'on dit nécessairement des choses différentes », nous préférons déclarer que les actuelles et potentielles distinctions que nous offre le langage sont le meilleur moyen dont nous disposons pour décrire – et ainsi rendre – notre monde complexe. Cela n'a rien d'une nécessité, c'est un choix : un choix de style de recherche. Ainsi, la principale différence que nous faisons entre le réel et la réalité, c'est que le premier est inaltérable car indépendant de l'homme alors que la seconde est transformable car définitivement humaine. Cette différence n'est pas évidente mais essayons ici de la rendre intelligible. Contrairement à ce que pourrait penser Yves Gingras, nous ne nous faisons pas « table rase du passé pour montrer qu'on est innovant » puisque nous formons nos définitions à partir de dictionnaires (donc grâce à l'histoire et aux usages établis de ces mots) et en nous appuyant sur notre expérience, c'est-à-dire nos observations empiriques et interprétations critiques des façons de faire et de penser habituelles. Et nous réalisons autant de distinctions que nécessaire pour exprimer notre pensée le plus exactement possible – et non pour nous distinguer au sens (péjoratif) où le suggère Yves Gingras.
Voilà qui nous amène à l'autre facette du problème soulevé par Yves Gingras : la mise en avant du « je créateur » dans les travaux de recherche. Il déclare : « le profane observant les sociologues constate qu'ils semblent trouver très important de faire débuter beaucoup de leurs phrases par ce que j'appelle X, Y ou Z. » Si Yves Gingras était plus attentif au style – c'est-à-dire au travail visant l'adéquation du fond et de la forme, autrement dit la mise en relation de ce qui est dit avec la manière de le dire – peut-être comprendrait-il que la formulation ce que j'appelle ou encore ce que nous appelons (si, comme dans ce texte, les auteurs sont au moins deux) peut donner à comprendre que la définition proposée est contextuelle, donc discutable. Alors que de nombreux scientifiques – et en particulier des spécialistes d'épistémologie – s'accordent à dire que la science se caractérise par le caractère réfutable de ses propositions, autrement dit par le fait que de nouvelles expériences peuvent toujours les remettre en question et que c'est ainsi que la vérité se construit, pourquoi les donner à voir comme figées ? Ainsi, plutôt que d'y voir la manifestation d'un désir auto-promotionnel, nous comprenons les définitions singulières et affirmées comme telles comme la volonté d'ouvrir le dialogue, de rendre possible la critique et le travail de redéfinition. Il nous semble moins autoritaire de dire il nous semble ou ce que nous appelons plutôt que d'exprimer un fait à l'aide de tournures impersonnelles. Il est intéressant de rappeler ici l'étymologie du mot fait, formé à partir du terme latin factum désignant « une action humaine » et notamment une « action remarquable » ; l'expression être le fait de quelqu'un signifiait « (constituer) sa manière d'agir ». Pourquoi vouloir dissimuler que les faits sont faits, fabriqués, entretenus, produits et reproduits par des personnes ? Pourquoi se faire croire qu'ils existent en dehors de nous et que nous n'en sommes pas responsables ? Si ce n'est pour ne plus faire l'effort d'en faire la démonstration, une nouvelle démonstration alors que peut-être certains les mettent en doute – de façon pertinente ou non... ce dont il faudra aussi discuter.
La nouveauté n'est pas gage de qualité, mais l'habitude ou la routine non plus. L'un comme l'autre sont issus des travaux qui les précédent. Contrairement à Yves Gingras, nous ne voudrions pas voir cela comme une accumulation mais comme une construction, et même un ensemble de constructions puisque toutes n'ont pas le même projet, ni la même forme. Dans notre argumentation visant à comprendre les faits scientifiques comme des constructions humaines, nous pourrions citer les travaux de Bruno Latour. Et comment ne pas se servir de cette pièce maîtresse de l'échiquier épistémologique vis-à-vis de laquelle tout le monde se positionne (y compris Yves Gingras dans sa conférence qui critique explicitement sa théorie de l'acteur-réseau) ? Nous pourrions notamment citer sa fameuse enquête sur La vie de laboratoire sous-titrée la production des faits scientifiques ou, plus récemment, son enquête sur la croyance intitulée Sur le culte moderne des dieux faitiches dans lesquelles il décrit fabuleusement le travail de la science normale – qu'il qualifie, lui, de science moderne. Il écrit ainsi : « "Les faits sont faits", nous le savons depuis Bachelard, mais la pensée critique nous avait dressés à voir dans cette étymologie ambiguë le fétichisme de l'objet. Alors que nous les fabriquons dans nos laboratoires, avec nos collègues, nos instruments et nos mains, les faits deviendraient, par un effet magique de renversement, ce que personne jamais n'a fabriqué, ce qui résiste à toutes variations des opinions politiques, à toutes les tourmentes de la passion, ce qui tient lorsque l'on tape violemment du poing sur la table en s'écriant : "Les faits têtus sont là !" Après le travail de construction, prétendent les antifétichistes, les faits "prendraient leur autonomie". » (Latour 2009, 46) Notre épistémologie n'est pas sans lien avec celle de Bruno Latour et d'autres qui, avant ou après lui, ont contribué à nous faire voir la science comme un laborieux travail de construction et non comme une pure révélation du monde. Notre définition des faits scientifiques n'est cependant pas équivalente à celle de Bruno Latour – bien que l'objet et la perspective d'étude soient les mêmes – notamment parce que nous ne partageons pas sa critique de la critique, ni certaines de ses formulations. Ainsi, comme nous amateur de mots, Latour déclare : « Le mot "fait" semble renvoyer à la réalité extérieure, le mot "fétiche" aux folles croyances du sujet. Tous les deux dissimulent, dans la profondeur de leur racine latine, le travail intense de construction qui permet la vérité des faits comme celle des esprits. C'est cette vérité qu'il nous faut dégager, sans croire ni aux élucubrations d'un sujet psychologique saturé de rêveries ni à l'existence extérieure d'objets froids et anhistorique qui tomberaient dans les laboratoires comme du ciel. […] En joignant les deux sources étymologiques, nous appellerons faitiche la robuste certitude qui permet à la pratique de passer à l'action sans jamais croire à la différence entre construction et recueillement, immanence et transcendance. » (Latour 2009, 53) S'il nous fallait nous réapproprier le joli mot de faitiche inventé par Latour, ce serait pour insister sur le fait (le nôtre bien sûr) que la connaissance est à la fois une croyance et un artifice, autrement dit qu'une connaissance est une construction intellectuelle convaincante. Nous serions d'accords avec Bruno Latour pour rapprocher les termes construire et recueillir, puisque l'étymologie de ce dernier – formé à partir du latin recolligere signifiant « rassembler, réunir » – est directement liée à celle de notre mot fétiche : l'intelligence – dérivé du verbe intelligere signifiant « choisir entre (par l'esprit) », lui-même formé de inter « entre » et legere « cueillir ». L'intelligence est donc une histoire de choix, de sélection. Ainsi, si nous apprécions beaucoup des formulations de Bruno Latour, nous ne sélectionnerons par exemple pas celle visant à réunir immanence et transcendance. La transcendance est souvent utilisée pour caractériser ce qui se situe au-delà d'un domaine pris comme référence, et en particulier de ce qui se situe au-delà du perceptible et de l'intelligible, donc de l'homme. Dans la mesure où ce terme nous est utile pour qualifier une position que nous aimerions par ailleurs disqualifier parce qu'elle fait exister quelque part des choses qui nous dépassent, nous ne partagerons pas la tentative irénique de Bruno Latour. Nous ne partageons pas non plus les principes deétrie et d'agnosticisme caractérisant l'anthropologie de Bruno Latour, ce qu'il déclare au tout début de son livre : « Comment parlerétriquement de nous comme des autres sans croire ni à la raison ni à la croyance, tout en respectant à la fois les fétiches et les faits ? Je veux m'y essayer, peut-être maladroitement, en proposant de définir l'agnosticisme comme la manière la plus radicale et surtout la plus respectueuse de ne plus croire à la notion de croyance. » (Latour 2009, 19) Les choix distinguant notre pensée de celle de Bruno Latour ne sont pas subjectifs (quand bien même ils le seraient, ce n'est pas sur cet aspect sans doute trop intime que nous voudrions insister) mais singuliers. Parce que nous portons une attention particulière à la formulation, c'est-à-dire à ce que l'on énonce sous une forme particulière, nous pouvons voir dans chaque recherche et dans chaque production scientifique un travail différent des autres, donc un travail singulier. Ce terme nous plaît d'autant plus qu'il qualifie également ce « qui, parce qu'il sort de la norme, étonne, surprend et parfois dérange ». Dès lors, comment ne pas affirmer la singularité de notre travail, alors que nous définissons justement la science comme une activité collective visant à critiquer les façons de faire et de penser habituelles en vue de produire de nouvelles connaissances ?
Parce que chaque recherche est pour nous singulière et que cela implique des formulations, des références et des reformulations qui dépendent des choix de l'auteur, nous comprenons tout à fait que Yves Gingras n'ait pas fait référence au travail d'autres sociologues des sciences dans sa conférence. Pourtant – nous l'avions déjà remarqué dans sa façon de décrire le monde scientifique – les analyses de Yves Gingras sont incroyablement similaires à celles amorçant le livre de Pierre Bourdieu intitulé Science de la science et réflexivité – ouvrage synthèse de la dernière année de cours qu'il donna au collège de France et qu'il publia en 2001. On y lit la même critique des sociologues et autres savants qui s'essayent à l'épistémologie en maniant maladroitement des discours inadéquats ou dépassés, la même volonté de débusquer les « faux-problèmes » qu'il juge fondamentalement sociaux et non épistémologiques, la même distinction entre empirie et théorie (cette dernière étant inadéquatement survalorisée d'après eux) et surtout, la même suspicion quant à la nouveauté. Il déclare ainsi, après avoir évoqué la nouvelle sociologie des sciences : « Il faudrait réfléchir sur un tel usage de l'opposition vieux/neuf qui est sans doute un des obstacles au progrès de la science, notamment sociale : la sociologie souffre beaucoup du fait que la recherche de la distinction à tout prix, qui a cours en certains états du champ littéraire, encourage à forcer artificiellement les différences et empêche ou retarde l'accumulation initiale dans un paradigme commun – on repart toujours de zéro – et l'institution de modèles forts et stables. » (Bourdieu 2001, 23) Il est peu probable que Yves Gingras n'ait pas eu connaissance de cet ouvrage – le dernier et principal ouvrage de sociologie des sciences écrit par Pierre Bourdieu – alors qu'il y est cité et que dans sa conférence, il mobilise à plusieurs reprises le concept de champ scientifique. Considérons qu'il n'a pas jugé bon de s'en servir pour appuyer son propos plutôt que de considérer – comme il le déclare malheureusement à propos de ceux qui « sans jamais faire référence au concept original, qui est le même déguisé sous un nouvel habillage », le reprennent – qu'il s'agit là d'un manque « d'honnêteté intellectuelle ».
Ainsi, ce que Yves Gingras considère être une manie, à savoir la volonté de renommer, de reformuler les choses, nous le voyons comme une manipulation habile pour décrire (et ainsi faire exister) ces choses un peu différemment. Rappelons-nous que la photographie permet selon certains de produire des représentations fidèles grâce à l'action de la lumière et non celle de la main. C'est donc à leur volonté de ne pas considérer les faits comme des objets façonnés et manipulables, mais comme l'expression simple, claire, nette de causes naturelles que l'on reconnaît les pratiquants de la sociologie photographique. C'est ainsi qu'ils peuvent déclarer, à l'instar de Yves Gingras : « les sociologues pourraient développer un meilleur réflexe de résistance, en allant voir derrière les mots, analyser le travail réel [de ceux qui voudraient « faire croire à leurs innovations radicales »]. » À propos de notre travail, disons-le tout de suite : derrière les mots, vous ne trouverez rien... tout est dans le texte !
Acte 1, scène 3 : Mise en boîte d'une sociologie conservatrice.
Yves Gingras propose donc aux sociologues de faire de la résistance, de s'opposer aux nouvelles formulations avancées par leurs collaborateurs, et pire encore, d'en faire un réflexe, autrement dit un acte involontaire, une réaction provoquée par une sorte de conditionnement... donnant à leur appareil photographique des allures de boîte de conserve. Pour justifier son propos, il décide de prendre les sciences physiques pour modèle – faisant de leur fonctionnement quelque chose d'exemplaire, une référence à imiter, tout en dénigrant l'idéal que celles-ci constituent pour certains (« cette comparaison me paraît éclairante car, c'est bien connu, la physique est considérée comme le surmoi de la plupart des disciplines – qu'on pense aux économistes »). Il décrit à plusieurs reprises le bon sens caractérisant les physiciens : « En physique, conceptualiser la supraconductivité se fait sur les bases des théories existantes et non en les remplaçant au nom de quelconques impératifs d'innovation. » ; « Depuis [la nouvelle nomenclature chimique de Lavoisier et de ses collaborateurs datant de la fin du 18e siècle], les chimistes s'entendent pour ne pas réformer leur dictionnaire chaque dix ans. » ; « Encore une fois, il ne viendrait à l'idée d'aucun physicien de renommer l'équation de Schrödinger ou l'effet photoélectrique pour donner l'impression de réinventer la physique ou de ne devoir rien à personne. » Pour Yves Gingras, la science est une accumulation de faits qui, une fois mis en forme, ne méritent pas qu'on s'y intéresse à nouveau. Peut-être que si les physiciens choisissaient de nommer autrement leurs inventions, ils nous donneraient moins l'impression de croire que la science est l'affaire de quelques génies qui ne s'embarrassent pas de réflexions stylistiques. Cette conception – à nos yeux normale car majoritaire – du travail scientifique, on la retrouve par exemple dans le manuel How to write and publish a scientific paper, présenté comme « un guide essentiel dans le monde compétitif [de la science] d'aujourd'hui ». On y lit que : « Les mots doivent être aussi clairs, simples, et bien ordonnés que possible. Dans l'écriture scientifique, il n'y a pas de place pour l'ornementation. Les embellissements littéraires fleuris – les métaphores, les comparaisons, les expressions idiomatiques – sont sources de confusion et devraient rarement être utilisés dans la rédaction d'articles de recherche. » (Day et Gastel 2012, 4) Autrement dit, la science est une affaire sérieuse qui n'a pas de temps à perdre avec ces histoires de jeux de mots et de formulations sophistiquées. Mais vous l'aurez compris, nous ne partageons pas le même point de vue quant au choix des mots.
Nous avons vu que l'objectivité était notamment la qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée. L'objectivité scientifique, c'est le fameux « point de vue hors de tout point de vue » qui permet de décrire le réel tel qu'il est, universellement, naturellement, sans biais ni artefacts, c'est-à-dire en s'efforçant d'effacer les traces de l'intelligente manipulation humaine. Les pratiquants de la sociologie photographique sont des révélateurs du réel. Ils réalisent des tirages positifs, voire positivistes pour reprendre le qualificatif employé par les auteures de l'appel à contribution critique au sujet de la neutralité dont notre article se veut être l'une des réponses : « Dans le régime contemporain de production des savoirs, le modèle dominant (positiviste réaliste) de la science la présente comme l'étude objective de la réalité. Selon ce modèle, l'utilisation de la méthode scientifique garantit que ni les personnes ni les contextes n'influencent les résultats, ce qui rend ces derniers généralisables et universels. » Ce terme – hérité de la philosophie d'Auguste Comte (d'ailleurs souvent présenté comme le fondateur de la sociologie française) – est en effet souvent utilisé pour désigner une certaine conception de la science qui, de façon autoritaire et un peu trop sûre d'elle-même – tel un lucide (du latin lucidus « clair, lumineux » et au figuré « évident ») convaincu par l'évidente clarté de ses raisonnements –, exclut certaines pratiques manquant à ses yeux de rigueur logique ou empirique. On pourrait ici citer l'usage qu'en fait Isabelle Stengers dans L'invention des sciences modernes : « Ma "définition" du positivisme recouvre donc des pensées non seulement hétérogènes, mais explicitement opposées quant à leurs objectifs. [Après avoir évoqué la philosophie du Cercle de Vienne et celle de Gaston Bachelard comme deux exemples de positivisme, elle poursuit :] le point commun qu'explicite ma définition – la disqualification de ce qui n'est pas reconnu comme scientifique – a pour intérêt de mettre en lumière non la vérité des auteurs, mais les ressources stratégiques qu'ils offrent à ceux pour qui le titre de science est en jeu. De ce point de vue, la "rupture", qu'elle soit de l'ordre de la purification ou de la mutation, crée une étrie radicale qui ôte à ce contre quoi "la science" s'est constituée toute possibilité d'en contester la légitimité ou la pertinence. » Cette définition est intéressante car elle met en valeur le pouvoir conservateur que peut conférer un critère de démarcation (entre science et non-science) telle que l'objectivité, impliquant pour ses participants une neutralité stricte et délégitimant par principe tous les discours critiques – car positionnés ou idéologiques – y compris ceux s'adressant à la science. L'idéologie, littéralement « la science des idées », alors qu'elle pourrait être comprise comme une construction intellectuelle, comme le discours total et cohérent que l'on porte sur le monde et qui donne sens à nos actions, est souvent employée par les objecteurs du travail conscient pour dénigrer les discours biaisés, déformés par le point de vue de celui l'ayant formulé. L'idéologie de la science objective, c'est de déclarer ne pas en avoir.
L'objectivité n'est pourtant pas un point de vue sans point de vue, mais un point de vue si partagé que l'on en oublierait ses choix de positionnement. Le chercheur qui, derrière son objectif, capture des images du réel, n'est pas moins responsable du cadrage, de la composition, du développement et des éventuelles retouches qu'il réalisera pour parfaire son cliché. Encore une fois, pour qui est attentif au style, toute représentation particulière est singulière, même celles de ceux travaillant à la désingularisation croyant ainsi toucher, du bout des doigts, l'universalité. L'objectivité, c'est la constitution et la consolidation par utilisation habituelle de normes, autrement dit de façons de faire et de penser majoritairement partagées. Vouloir être objectif, c'est donc choisir de travailler normalement, en utilisant le langage adapté, les mesures conformes, les méthodes classiques, les protocoles standardisés, les dispositifs connus et reconnus qui facilitent la lecture de ceux les connaissant déjà. Or, nous vous l'avons déjà dit, alors même que notre travail est normal à pleins d'endroits, ce que nous voulons affirmer – et toute la différence se joue ici, dans la déclaration d'intentions – c'est la critique des façons de faire et de penser habituelles qui, à un certain moment, nous semblent problématiques, pour des raisons non scientifiques mais politiques, au sens (très large) où elles concernent les rapports entre les individus formant une société. Ainsi, si nous devions choisir une norme pour la recherche scientifique, ce serait l'incessante remise en question des normes de notre société, autrement dit la volonté d'inquiéter le confort de nos habitudes. Pour ceux qui veulent produire des représentations fidèles du réel – et donc reproduire le monde tel qu'il est déjà – nos représentations seront sans doute jugées hérétiques (du latin haeresis « doctrine, système, opinion » emprunté au grec hairesis « choix » qui désigne également, en grec tardif, une « école philosophique »), un terme que nous pourrions nous réapproprier puisqu'il désigne notamment l'expression d'une opinion contraire aux idées reçues, la manifestation de ce qui heurte la tradition ou défie le bon sens.
L'habitude que nous voudrions par exemple transformer à travers cet article, c'est le rapport que la science normale entretient avec le langage. Nous pensons que les scientifiques, alors même qu'ils travaillent à complexifier leur compréhension du monde par de nouvelles recherches, ne devraient pas déclarer la clarté, la simplicité ou la concision – pour ne pas dire l'essentialité – de leurs discours. Encore une fois, à force de vouloir décrire le monde simplement, on finit par faire exister un monde simple. Et à force de ne pas prêter attention aux formulations, on finit par construire un discours incohérent. Pour éviter de ne faire référence qu'aux énoncés de Yves Gingras – ce qui pourrait donner l'impression d'un acharnement alors que cela ne doit surtout pas être le cas – et essayer de vous convaincre que ces problèmes touchent plus largement le monde scientifique, nous illustrerons notre propos avec la première intervention du public ayant suivi la conférence en question. À la fin de l'exposé donc, après des applaudissements, un mot rapide du modérateur et un très léger flottement bien compréhensible – le temps pour le public de se préparer à entrer en scène – le sociologue Daniel Bertaux prend la parole. Après s'être présenté comme « l'un des fondateurs de l'Association de Sociologie Française ; et un ami du Québec », il se lance : « je suis aussi de formation scientifique au départ et c'est pour ça que j'ai beaucoup apprécié votre speech ; la plupart des gens ici sont de formation sociologique, quelques fois philosophique, et assez peu de formation scientifique et c'est important je crois qu'on ait ce mix. » Comment un directeur de recherche émérite du Centre National de la Recherche Scientifique peut-il déclarer une chose pareille ? Depuis quand la sociologie n'est plus une science ? Sans doute qu'il ne le pense pas vraiment et qu'il s'agit là d'une approximation malheureuse. Peut-être voulait-il dire de formation scientifique en sciences dites naturelles ou expérimentales... Quand bien même, les mots nous sembleraient toujours mal choisis. Pourquoi continuer à parler de sciences naturelles si ce n'est pour faire exister l'idée d'une nature indépendante de ce que l'homme peut bien en penser ? Pourquoi continuer à parler de sciences expérimentales alors que toute pratique scientifique se fonde sur l'expérience ? Pourquoi continuer à parler de sciences formelles puisque toutes se réalisent sous la forme de théories ? Comment les sciences pourraient-elles ne pas être humaines ? À ceux qui continuent de justifier ces catégories, à ceux qui les critiquent mais qui les utilisent malgré tout, par habitude, et à ceux que la question n'intéressent tout simplement pas, nous voudrions faire remarquer que leur usage engage une conception particulière de la science, à savoir une épistémologie réeliste, une méthodologie objective impliquant la plus stricte neutralité et conséquemment une idéologie que nous jugeons conservatrice. Cette conception particulière n'en reste pas moins partagée. Ainsi, lorsque Daniel Bertaux termine son intervention en déclarant : « je n'ai pas vraiment de questions [rires dans la salle] », puis « je voulais simplement vous dire que les applaudissements que j'ai entendus – moi j'ai fait tous les congrès de l'AFS bien entendu – étaient plus forts, plus vigoureux, plus longs que ce que je n'ai jamais entendu », un tonnerre d'applaudissements vient alors appuyer sa déclaration, comme pour féliciter le conférencier. Notons qu'aucune des questions suivantes ne viendra contredire les propos de ce dernier.
Le public de sociologues a donc apparemment apprécié le discours de Yves Gingras, y compris sa citation du moraliste conservateur Jean de La Bruyère : « Tout est dit et l'on vient trop tard, depuis plus de sept mille ans qu'il y a des hommes et qui pensent. », qu'il complète d'un « ajoutons de nos jours, qu'en plus, il y a des femmes ». Malgré cette petite retouche personnelle qui semble davantage contredire que confirmer la citation, on doit vous avouer qu'on a bien du mal à comprendre Yves Gingras. Pourquoi déclarer une telle chose, si peu enthousiasmante, à savoir l'inertie voire l'immuabilité de la pensée, dans une conférence qui nous parle de recherche scientifique, donc de construction intellectuelle ? Comme à propos des évidences, on aurait envie de demander à Yves Gingras : à quoi bon ? À quoi bon travailler si ce n'est que pour dire ce que l'on disait déjà il y a 7000 ans – surtout lorsque, comme lui, on est peu regardant sur les reformulations ? Dans le contexte de sa conférence critiquant la nouveauté et la singularité, nous interprétons cette citation comme l'affirmation que l'on ne peut pas transformer intellectuellement le monde, on ne peut pas le voir autrement, on ne peut qu'essayer de le voir tel qu'il est réellement, universellement, atemporellement.
Il est difficile d'affirmer que Pierre Bourdieu ne voulait pas changer le monde social. Son militantisme, son constructivisme et son goût pour la critique – à tel point qu'il choisira de nommer ainsi sa pratique sociologique – doivent nous dire que les discours intellectuels et scientifiques avaient, d'après lui, le pouvoir de changer les choses. Malgré cela, en regardant la manière dont il formule ses critiques et son épistémologie, nous le considérerons ici comme un photographe conservateur. Sa sociologie est photographique parce qu'il affirme le pouvoir révélateur de sa discipline qui « port[e] sur le monde social un regard ironique, qui dévoile, qui démasque, qui met au jour le caché » (Bourdieu 2001, 16). Dans l'introduction de l'ouvrage Épistémologie de la sociologie qu'ils ont dirigé, Bruno Frère et Marc Jacquemain écrivent : « Le but de la sociologie critique de Bourdieu est de rendre à l'agent (terme préféré à celui d'acteur) la conscience claire et la connaissance parfaite de ce qui sous-tend l'ordre social. Et ce, afin que ses actions ne le conduisent plus à ratifier ou à reproduire inconsciemment celui-ci. C'est la raison pour laquelle on la qualifie de critique. L'illusio est "l'adhésion immédiate à la nécessité du monde", à l'ordre établi, que l'on accepte tel qu'il est en omettant tout ce qu'il a de critiquable". » (Frère et Jacquemain 2008, 17). Comme si le sociologue critique, avec la lucidité qui le caractérise, avait en charge de révéler les illusions auxquels les individus sont soumis. Pierre Bourdieu est conservateur, non au sens où il voudrait maintenir les structures et les dispositions qu'il s'efforce de révéler, bien au contraire, mais parce que selon ses descriptions (qu'il choisit de présenter comme objectives et non idéologiques), le monde social ne semble pas pouvoir être autre chose qu'un vaste champ de luttes où se déploient, inexorablement, des relations de pouvoir et de domination. Pierre Bourdieu voudrait modifier ces relations, mais pas les penser autrement. Il voudrait que les dominés ne le soient plus, tout en justifiant qu'ils le soient et sans leur laisser la possibilité d'exister autrement. Dans la conclusion du livre Changer de société, refaire de la sociologie, très critique de la sociologie critique, Bruno Latour écrit : « Il me semble que les tenants du progrès ne devraient pas s'enfermer dans la théorie sociale la moins apte à accommoder leurs divers projets d'émancipation. [...] Répéter que derrière les différents enjeux se cache la présence indiscutable du même système, du même empire, de la même totalité m'a toujours semblé un cas extrême de masochisme, une façon perverse de s'assurer une défaite certaine tout en savourant le sentiment doux-amer d'une supériorité politiquement correcte. » (Latour 2006, 364)
Lucide, Pierre Bourdieu déclare à propos du monde scientifique et des descriptions que d'autres en font : « L'idée de champ porte du même coup à mettre en question la vision irénique du monde scientifique, celle d'un monde d'échanges généreux dans lequel tous les chercheurs collaborent à une même fin. Cette vision idéaliste qui décrit la pratique comme le produit de la soumission volontaire à une norme idéale est contredite par les faits : ce que l'on observe, ce sont des luttes, parfois féroces, et des compétitions à l'intérieur de structures de domination. » (Bourdieu 2001, 92) Il utilise ici les faits (ses observations) comme des preuves et dénigre les descriptions idéalisées produites par d'autres... qui ne sont pourtant pas moins faites. Pourtant, c'est une définition constructiviste de l'objectivité qu'il propose dans son livre réflexif : « L'objectivité est un produit social du champ qui dépend des présupposés acceptés dans ce champ, notamment en ce qui concerne la manière légitime de régler les conflits. » ; « La connaissance scientifique est ce qui a survécu aux objections et qui peut résister aux objections à venir. L'opinion validée est celle qui est reconnue, au moins négativement, parce qu'elle ne suscite plus d'objections pertinentes ou qu'il n'y a pas de meilleure explication. » ; « Le fait est conquis, construit, constaté dans et par la communication dialectique entre les sujets, c'est-à-dire à travers le processus de vérification, de production collective de la vérité, dans et par la négociation, la transaction et aussi l'homologation, ratification par consensus exprimé. » ; « La définition de l’objectivité qui en résulte ne repose plus sur l'opération d'un individu isolé qui se met à l'écoute de la nature, mais elle fait intervenir "l'idée d'identité pour une classe d'observateurs et de communicabilité dans une communauté intersubjective". » (Bourdieu 2001, 141-146) Mais cette définition se conclut ainsi : « Si la vérité se présente comme transcendante par rapport aux consciences qui l'appréhendent et l'acceptent comme telle, par rapport aux sujets historiques qui la connaissent et la reconnaissent, c'est parce qu'elle est le produit d'une validation collective accomplie dans les conditions tout à fait singulières qui caractérisent le champ scientifique, c'est-à-dire dans et par la coopération conflictuelle mais réglée que la concurrence y impose, et qui est capable d'imposer le dépassement des intérêts antagonistes et, le cas échéant, l'effacement de toutes les marques liées aux conditions particulières de son émergence. » (Bourdieu 2001, 165) Bourdieu décrit encore et toujours le travail scientifique en des termes économiques que nous ne pouvons que critiquer tant cette science, dans sa pratique normale comme dans le cliché qu'on en fait, tend à naturaliser les phénomènes qu'elle étudie. Parce que Pierre Bourdieu utilise ce langage sans précaution, c'est-à-dire sans affirmer qu'il ne s'agit que d'une métaphore, d'une analogie ou d'un rapprochement factice, cet effet naturalisant vient flouter sa définition constructiviste. De plus, Pierre Bourdieu ne laisse jamais entendre qu'il faudrait changer l'apparence transcendantale, autrement dit l'universalité de la vérité scientifique. Bien au contraire puisque son livre se conclut ainsi : « La vérité, c'est la relativité généralisée des points de vue, mis à part celui qui les constitue comme tels en constituant l'espace des points de vue. On ne peut pas ne pas penser à une métaphore que j'ai déjà évoquée : empruntée à Leibniz, elle consiste à tenir Dieu pour le "géométral de toutes les perspectives", le lieu où s’intègrent et se réconcilient tous les points de vue partiels, le point de vue absolu depuis lequel le monde se donne en spectacle, un spectacle unifié et unitaire, la vue sans point de vue, view from nowhere et from everywhere d'un Dieu sans lieu, qui est à la fois partout et nulle part. » ; et affirme quelques lignes plus loin que le sociologue « comme n'importe quel autre savant, s'efforce de contribuer à la construction du point de vue sans point de vue qu'est le point de vue de la science » (Bourdieu 2001, 222). Pierre Bourdieu semble vouloir continuer à faire exister « cette fiction collective collectivement entretenue » (Bourdieu 2001, 153) qui rend les faits scientifiques, aux yeux de tous et surtout de ceux ne participant pas à leur construction, indiscutables, et qui donne à voir le monde réel que la science aurait pour objectif de découvrir immuable, in-transformable.
Acte 2, scène 1 : Les mobiles de l'enquête pragmatique.
À distance de cet objectif photographique, les sociologues pragmatistes revendiquent une autre approche, et en particulier un autre rapport aux objets qu'ils étudient. Rappelons que, d'après les pragmatistes ayant rédigé leur mode d'emploi, « c'est en partant précisément des limites et des impasses de la sociologie dite critique que les sociologues pragmatistes se proposent d'expérimenter un nouveau type d'engagement critique en sociologie. » (Barthe et coll. 2013, 200) Alors que la sociologie critique de Pierre Bourdieu présente les agents qu'elle étudie comme pris dans des luttes et des relations de pouvoir qui, d'une certaine façon, les dépassent et auxquelles il semble difficile d'échapper, les sociologues pragmatistes veulent considérer leurs acteurs autrement. La différence se joue déjà dans leur choix de dénomination. Quand le terme d'agent désigne ce qui agit – à noter qu'il ne s'agit pas nécessairement d'une personne ; on parle ainsi d'agent chimique, biologique ou pathogène – et plus particulièrement celui qui, dans un domaine limité, exerce une fonction définie par une autorité ou une institution (l'agent de police ou l'agent secret par exemple), le terme d'acteur désigne celui qui interprète un personnage ou encore celui qui prend une part active dans une affaire. L'agent nous place dans un monde déjà bien ordonné – et où, potentiellement, les personnes sont confondues avec des choses – alors que l'acteur semble nous dire l'importance du rôle qu'il va jouer : cette différence est fondamentale. Ainsi, le pragmatiste qui s'emploie à comprendre le monde social « ne se donne pas pour objectif de dévoiler des intérêts particuliers qui seraient travestis par les arguments les plus généraux. [Il] ne s'assigne pas pour tâche de traquer, derrière les affirmations universalistes, altruistes ou désintéressées de certains acteurs, l'existence de leurs intérêts cachés ou de leurs calculs plus ou moins inconscients. […] les intérêts n'y sont pas envisagés comme un facteur explicatif de l'action ou du discours mais comme un produit de ceux-ci. » (184) Puisque les acteurs sont les plus au fait de ce qu'ils sont et des intérêts qui les font agir, il faudra pour les sociologues pragmatistes commencer par écouter ce qu'ils disent et regarder ce qu'ils font, sans préjugés, sans à priori.
Prendre au sérieux les acteurs, voilà sans doute le principal mobile de l'enquête pragmatique. Alors que d'autres pratiques sociologiques prétendaient révéler les structures de l'ordre social et les positions prises par ses concurrents, « la prise au sérieux des justifications et des critiques mène, en sociologie pragmatique, à devoir enquêter sur des pratiques et, plus exactement encore, à devoir reconstituer les logiques contradictoires de la pratique qui sont source de l'activité critique des acteurs. » (Barthe et coll. 2013, 186) Selon une autre des formules récurrentes de la sociologie pragmatique, il faut suivre les acteurs. Le mobile pragmatique engage donc de « suivre au plus près » (192), de « suivre les acteurs jusqu'au bout » (198) afin de « montrer [...] le travail de la critique tel qu'il est toujours déjà à l’œuvre chez les acteurs, en en décrivant les opérations et en le "comprenant" au sens sociologique du terme (c'est-à-dire en ne le critiquant pas immédiatement comme défectueux, mal fondé, illusoire, etc.). C'est là une façon pour le sociologue de critiquer la prétention injustifiée des sociologues (plus généralement des intellectuels) à s'imaginer posséder le monopole de la critique légitime sur le monde social. » (Barthe et coll. 2013, 202) Les pragmatistes veulent, toujours selon leurs mots, « rendre justice à la réflexivité des acteurs » (187), en les décrivant, dans leurs études, comme capables de se représenter et de juger leur monde, et responsables de ce qu'ils font et disent en situation.
Cette prise en considération particulière des acteurs semble motivée par deux raisons qui sont formulées ainsi par Luc Boltanski dans son ouvrage De la critique : précis de sociologie de l'émancipation : « À trop mettre l’accent sur le caractère implacable de la domination, sur la prééminence en toutes circonstances, y compris dans les moindres situations d’interactions, des relations verticales sur les relations horizontales, les théories surplombantes sont non seulement décourageantes sur le plan de l’action politique, mais aussi insatisfaisantes sous le rapport de la description sociologique. » (Boltanski 2009, 79) C'est à la fois par volonté politique ou idéologique et par rigueur scientifique que les acteurs sont sérieusement suivis. Si nous partageons la première des raisons, à savoir l'enthousiasmante perspective consistant à décrire (et donc faire exister) un monde complexe composé d'êtres intelligents et singuliers – des autres – avec lesquels il est possible de discuter, de se mettre d'accord et donc de construire, nous ne partageons certainement pas la seconde. Bien sûr, nous allons vous expliquer cela, mais faisons d'abord un petit détour par le nom que ces sociologues se sont choisi.
Les sociologues pragmatistes seraient-ils pragmatiques ? Formé sur le latin pragmaticus « relatif aux affaires politiques », lui-même emprunté au grec pragmatikos « qui concerne l'action, les affaires », l'adjectif pragmatique pourrait nous convaincre dans la mesure où il semble annoncer un intérêt pour la politique, pour les choses qui se passent dans la cité. En politique justement, on qualifie de pragmatiques les individus qui sont plus soucieux de l'action et de la réussite de l'action que de considérations théoriques ou idéologiques. Un choix pragmatique est une décision adaptée à l'action, qui s'impose immédiatement, qui s'avère plus pratique à mettre en œuvre. Le pragmatique est efficace parce qu'il ne réfléchit pas, parce qu'il fait avec ce qu'il sait déjà. Pourquoi, dès lors, avoir choisi de qualifier ainsi sa pratique scientifique ? Apparemment pas pour l'usage commun qu'on en fait mais plutôt en référence à la philosophie américaine elle-même appelée pragmatiste. Le pragmatisme est ainsi défini comme la doctrine qui prend pour critère de vérité d'une idée ou d'une théorie sa possibilité d'action sur le réel. Par extension, il désigne le comportement, l'attitude intellectuelle ou politique, ou encore l'étude qui privilégie l'observation des faits par rapport à la théorie. Voilà qui doit nous donner un peu mieux à comprendre l'épistémologie des sociologues s'affirmant pragmatistes. Notre intérêt pour le style et les formules nous poussent à essayer de nous interroger sur ce choix d’appellation, un choix d'autant plus important qu'il s'agit là de leur façon de se nommer, de se représenter, donc de donner à comprendre ce qu'ils sont ou ce qu'ils font. Il est intéressant de remarquer que les auteurs du mode d'emploi (une expression signifiant déjà l'intérêt pratique, voire administratif de la chose) sont très pragmatiques à ce sujet. Ils écrivent ainsi : « Il reviendra aux historiens de la discipline de déterminer comment cette appellation a émergé, qui s'en est réclamé, comment elle en est venue à désigner un courant d'approches hétérogènes mais néanmoins reliés par un air de famille, que seul un regard rétrospectif permet, mais parfois avec peine d'unifier. […] L'intention de ce texte n'est donc aucunement de gloser autour de l'usage du terme, ni de jeter une exclusive sur ce nom, mais de dessiner les contours d'une pratique de la sociologie que l'on appellera indifféremment "sociologie pragmatique" ou "sociologie des épreuves". » (Barthe et coll. 2013, 176) Les sociologues travaillant ici à définir le style pragmatique ont donc décidé d'employer le nom qui existe déjà pour la simple raison qu'il était déjà là ; c'est plus pratique. Ils n'ont pas de temps à perdre à gloser, ergoter, chicaner, pinailler ou discutailler, ils veulent agir, mais apparemment pas avec des mots. À bien y regarder, le pragmatisme leur va bien, voilà pourquoi nous les nommerons aussi ainsi dans le cadre de notre typologie des sociologies.
Intéressons-nous maintenant au second nom choisi et à la notion d'épreuve. Dans le livre Épistémologie de la sociologie, et plus particulièrement dans un chapitre portant sur la sociologie de la critique, Frédéric Claisse et Marc Jacquemain affirment que « c'est autour de la notion d'épreuve que cette sociologie déploie ses plus belles promesses de renouvellement de la discipline – c'est là qu'elle engage réellement sa posture épistémologique et donne la mesure de ses ambitions générales. » (136) Dans un article de Cyril Lemieux (par ailleurs, l'un des auteurs du mode d'emploi) au sujet du constructivisme, on peut lire que « le degré supplémentaire de réflexivité qu'introduit la sociologie pragmatique par rapport aux versions antérieures du constructivisme, tient à l'importance qu'elle accorde à la notion d'épreuve. » (Lemieux 2012, 174) L'épreuve semble être une caractéristique particulière et même fondamentale de la sociologie pragmatique, et l'on comprend dès lors qu'elle figure dans son autre nom. Comme nous allons le voir, la notion d'épreuve est ce qui permet aux pragmatistes de se sortir du relativisme, c'est-à-dire de l'idée selon laquelle les connaissances sont relatives à des contextes et à des personnes, ce qui conduit bien souvent les chercheurs relativistes à démontrer l'absolue potentialité des constructions possibles sans déclarer vouloir en choisir une... Les pragmatistes affirment ainsi : « Le second frein au relativisme est plus étroitement lié à la notion d'épreuve telle qu'elle a été travaillée par l'anthropologie des sciences et des techniques. Il consiste dans le fait de considérer que le monde offre aux humains des résistances et des démenties pratiques aux définitions qu'ils peuvent se donner de la réalité. […] De ce point de vue, toutes les définitions de la réalité ne se valent pas – une inégale valeur qui, cependant, ne doit pas être réifiée, ou préjugée a priori, par le chercheur mais au contraire comprise comme le résultat d'épreuves, restant donc, à ce titre vulnérable à une nouvelle remise à l'épreuve. Pour le dire autrement, il est des réalités qui se révèlent plus "réelles" que d'autres au sens où elles résistent mieux aux épreuves de tous ordres auxquelles on les soumet. » (Barthe et coll. 2013, 199) Mais quelles sont ces ordres qui permettent d'éprouver nos définitions et de hiérarchiser convenablement nos croyances ? Les deux (seuls) exemples choisis par les pragmatistes pour répondre à cette question sont signifiants : il s'agit d'une part des expériences de stérilisation réalisées par Pasteur et d'autre part de l'évidente (pour ne pas dire l'éblouissante) conclusion de la controverse galiléenne. On apprend ainsi que, d'une part « Pasteur franchit avec succès des épreuves – par exemple lorsque les stérilisations auxquelles il procède se révèlent efficaces », et que d'autre part « le dispositif de preuves des géocentristes ne pouvait pas résister (de fait et non de droit) aux épreuves de la réalité » (Barthe et coll. 2013, 199). Mais que veut dire ce « de fait et non de droit » ? Les faits ne sont-ils pas des croyances à qui nous avons donné le droit de se présenter comme tels ? Associée à cette expression, la conclusion héliocentrique semble inévitable... Il n'est pourtant pas difficile d'imaginer un monde géocentrique où les habitants auraient préféré se débarrasser de "leur dispositif de preuves défectueux" plutôt que de leur croyance par ailleurs valable. Les pragmatistes voulant démontrer la non-équivalence des définitions du monde ont ici choisi des illustrations et des formulations privilégiant l'idée d'une confrontation au réel (ce mot est d'ailleurs distingué de celui de réalité et il a une connotation tout à fait positive) plutôt que la confrontation à d'autres représentations.
C'est peut-être encore Cyril qui formule le-mieux ce que constitue une épreuve et l'épistémologie que cette notion engage. Il écrit ainsi à propos de la théorie Durkheim qu'il aura précédemment citée : « cette théorie pointe aussi vers les notions d'expérience et de contrôle par l'expérience, c'est-à-dire vers l'idée que la matérialité du monde a le pouvoir de troubler notre sens de la réalité et de nous faire douter. Ainsi des représentations collectives qui seraient trop peu adéquates à ce que Durkheim appelle la "nature des choses" courraient-elles le risque d'être régulièrement invalidées par l'expérience et de poser des problèmes pratiques persistants. » (Lemieux 2012, 178) Il existe donc bien quelque chose « que Durkheim appelle "la nature des choses" », une expression que, par ailleurs, Cyril Lemieux reprend sans la critiquer – bien que son constructivisme le pousse à la placer entre guillemets. Il la confirme même lorsque, prenant l'exemple de la maladie (à force, on en viendrait presque à se demander si les épreuves n'auraient pas toujours un aspect physico-chimico-biologique), il déclare : « En faisant fond sur la notion d'épreuve et en convergeant, par conséquent, vers l'idée durkheimienne d'un contrôle par l'expérience, la perspective ouverte par la sociologie pragmatique conduit à envisager les choses quelque peu différemment. Pour commencer, elle incite à admettre que la maladie, et plus généralement les transformations du corps, constituent un point d’extériorité au social. Certes, cette extériorité est saisie par les humains à travers un discours et des représentations mais elle constitue bel et bien, néanmoins, une extériorité vis-à-vis d'eux, irréductible au discours et aux représentations qu'ils en donnent. » (Lemieux 2012, 180) Nous voilà à nouveau confrontés à l'expression réeliste argumentant l'idée qu'il devrait exister quelque part (ou plutôt un peu partout) quelque chose d'extérieur aux humains, c'est-à-dire quelque chose d'autre que des représentations. Nous avons toujours autant de mal à nous représenter cela, et ce toujours pour la raison – idéologique – que ce point de vue, en faisant exister quelque chose qui nous dépasse, réduit notre capacité à construire le monde et notre responsabilité dans cette construction.
Après cette petite péripétie, cet éprouvant détour par ces choix pragmatiques de dénomination, nous voici donc revenus à l'affirmation de notre désaccord quant à la radicalité sociologique exposée par les pragmatistes voulant prendre au sérieux et suivre les acteurs. Mais quelle est cette radicalité sociologique ? Quelle est cette pratique qui va jusqu'au bout des principes de la discipline sociologique ? Alors que le champ lexical de la sociologie critique – que nous avons rangée dans celle photographique – était saturé de termes relatifs aux relations de pouvoir, à la domination, aux luttes compétitives et aux intérêts dissimulés ou inconscients, celui du mode d'emploi de la sociologique pragmatique pourrait être certifié conforme avec son nom tant il insiste sur l'observation, la description, l'analyse, l'enquête, ainsi que sur l'action et les situations pratiques. On pourrait ainsi extraire quelques morceaux du mode d'emploi à titre d'illustration : « la sociologie pragmatique s'attache à saisir les phénomènes dans leur observabilité concrète » (180) ; « l'enjeu est donc d'observer au plus près comment les individus produisent collectivement leurs intérêts » (185) ; « en invitant à une analyse systématique des fondements pratiques » (187) ; « le sociologue pragmatiste s'attachera à examiner comment les auteurs s'y emploient » (187) ; « ces raisons sont rendues descriptibles dans les cours d'actions et possèdent à ce titre une forme de matérialité et d'observabilité » (188) ; « pour être correctement décrites, les étries ne doivent pas être préjugées » (194) ; « ces épreuves constituent sans nul doute la première chose que le chercheur, en la matière, doit se donner pour tâche de décrire et d'analyser » (194) ; « la sociologie pragmatique exige un niveau de description des situations suffisamment fin et précis » (195) ; « elle est à la recherche d'un niveau de descriptions de ces phénomènes dans lequel ils puissent être vus et analysés en tant qu'accomplissements pratiques » (195). Ces fragments de texte ne permettent certes pas de comprendre leur pratique, mais ils nous renseignent sur leur style, leur manière de faire et en particulier – puisqu'ils produisent des discours – leur manière de dire. Et justement, pour eux, « la notion de style importe » (Barthe et coll. 2013, 177) mais cette déclaration est immédiatement suivie d'une précision qui nous sera bien utile : « Il est inutile de préciser qu'elle renvoie ici à un style d'enquête, de raisonnement et de restitution – autrement dit à un style de pratique. » Nous entendons ici qu'il s'agit d'une manière de mener sa recherche (ou son enquête), donc d'une conception du style qui se rapprocherait davantage de la méthode que de l'esthétique, c'est-à-dire du travail visant à mettre en relation le fond et la forme. Les pragmatismes veulent considérer les discours comme des actions puisque, sur ce point, ils affirment : « l'objet est de considérer que ce qu'ils [les acteurs] disent doit faire pleinement partie de la description de ce qu'ils font – leurs pratiques discursives étant dotées d'une forme d'efficacité » (187) – mais ils les considèrent apparemment davantage pour ce que ces discours font "dans le fond" que pour ce qu'ils donnent à voir et à comprendre formellement, selon une pratique des plus normales et inintelligentes visant à dissocier le fond de la forme, à désintégrer la synthèse que constitue une formulation.
Le pragmatisme de ces sociologues les conduit donc à employer des termes laissant entendre que leur pratique est fondée sur des descriptions et des analyses plus radicales d'un point de vue sociologique parce que plus proches de ce qu'il se passe vraiment, dans le concret, dans le réel du social et non dans les représentations qu'on s'en fait, des enquêtes plus radicales d'un point de vue scientifique parce que plus exhaustives, parce que moins partielles et donc moins partiales. On peut ainsi lire, dans un chapitre du livre Épistémologie de la sociologie consacré au principe deétrie (nous y reviendrons dans la scène suivante), que la sociologie de la traduction : « donnerait de l'activité scientifique un "compte rendu plus réaliste", selon une formule récurrente sous la plume de ses promoteurs » (146) ; une prétention au réalisme qui, disons-le, est partagée par tous ceux qui veulent dire quelque chose du monde. Souvenons-nous de Pierre Bourdieu déclarant : « cette vision idéaliste [...] est contredite par les faits : ce que l'on observe » – et là, comme souvent chez Bourdieu, ce sont des luttes de pouvoir que l'on observe. Mais comment penser autrement ? Comment s'imaginer qu'un scientifique n'ait pas la volonté de dire quelque chose de réaliste et même de plus réaliste, de plus proche de ce qu'il regarde et interprète du monde, autrement dit de ce dont il fait l'expérience ?
En revanche, donner à voir que ce qui fait le réalisme d'une étude scientifique, ce qui fait qu'elle est plus valable ou même juste différente des autres argumentations, celles des acteurs par exemple, c'est son exhaustivité [avec encore cette façon de concevoir le point de vue scientifique qui, parce qu'il est un peu plus loin, englobe les autres points de vue : « le sociologue ne se situe pas tout à fait sur le plan où les acteurs eux-mêmes tendent spontanément à s'expliquer leurs agissements mutuels et à les juger. Il procède, par rapport à eux, à un effort réflexif supplémentaire, non seulement parce qu'il cherche, à leur différence le plus souvent, à saisir l'ensemble des points de vue engagés dans la lutte (de surcroît en les traitant de manièreétrique) » (Barthe et coll. 2013, 187)] ou encore son impartialité (en prenant le parti d'un principe deétrie) ou sa neutralité (en s'engageant en faveur de la neutralité axiologique), revient à confirmer le réelisme scientifique. Nous pensons que des études sont scientifiques d'abord parce qu'elles s'affirment comme telles (pour faire science, il faut vouloir faire science et tout le monde n'en a pas la prétention), ensuite parce qu'elles y travaillent : elles sont le résultat du laborieux travail consistant à construire et formuler ses points de vue et à les soumettre à la critique collective en vue de produire de nouvelles connaissances, ce qui implique de trouver des lieux et des moments (le laboratoire, le colloque ou encore – comme ici – la revue) pour le faire, et tout le monde ne participe pas à cela. Voilà ce qui fait la particularité du travail scientifique : la volonté de faire science et le fait de s'y employer.
Alors que nous voyons, dans l'esthétique pragmatique et dans la notion d'épreuve, une certaine forme de réelisme, nous voudrions rappeler que les sociologues pragmatistes sont loin de le revendiquer. Au contraire, ils se déclarent plus volontiers constructivistes ainsi que nous l'indique le titre de l'article de Cyril Lemieux « Peut-on ne pas être constructiviste ? ». Dans cet article, il pose justement le problème de la « déréalisation » qu'il voit à l’œuvre chez certains constructivistes. Il le formule ainsi : « il peut être tentant pour lui [le sociologue constructiviste] d'imaginer, ou de laisser croire, non seulement que l’avènement de nouvelles catégories est une condition nécessaire et suffisante pour qu'ait lieu une construction différente de la réalité mais encore qu'un tel avènement est toujours à la portée des acteurs, pour peu qu'ils le veulent ou le décident. […] Lorsqu'un tel spontanéisme et un tel volontarisme viennent colorer la posture constructiviste, celle-ci ne peut qu'échouer à rendre compte de ce qui, dans le processus de construction d'une réalité nouvelle, dépasse la volonté et la conscience individuelles des acteurs. » (Lemieux 2012, 181) La réponse qu'il nous propose ensuite consiste « à se doter des outils méthodologiques et conceptuels qui lui permettent d'appréhender la réalité non comme une idéologie ou une croyance partagée mais comme un processus pratique en cours, auquel les individus participent par leurs actions » (Lemieux 2012, 182). Au su de cette définition, Cyril Lemieux nous reprocherait sans doute la déréalisation qu'engage notre constructivisme. Dans cette discussion imaginaire, nous lui répondrions qu'en déclarant de telles choses, il contribue d'une part à déréaliser notre point de vue – qui ne considère la réalité que comme une histoire de représentations (ou de croyances partagées) sans contradiction avec l'idée qu'il s'agit d'« un processus pratique en cours » ou (selon une expression moins procédurale qui serait plus à notre goût) comme quelque chose qui prend forme et évolue, autrement dit qui se transforme (c'est une histoire) – c'est-à-dire à déréaliser notre expérience singulière du monde, et d'autre part à confirmer l'idée selon laquelle on peut disqualifier un point de vue simplement pour son manque de réalisme – une accusation difficilement soutenable pour un constructiviste lorsqu'elle est avancée avant la discussion scientifique visant justement à définir collectivement cette réalité.
Mais quels sont « les outils méthodologiques et conceptuels qui lui permettent d'appréhender la réalité […] comme un processus pratique en cours, auquel les individus participent par leurs actions » ?
Acte 2, scène 2 : Notre monstrueux point de vue sur le principe deétrie.
Les sociologues pragmatistes veulent faire participer les acteurs, non au travail scientifique que constitue l'enquête et sa publication, mais à la critique constructive du monde. Ils veulent montrer que le travail de la critique est toujours déjà à l’œuvre chez les acteurs. Nous comprenons cette intention comme la volonté de responsabiliser les acteurs, au sens littéral de ceux qui réalisent l'action – y compris dans les situations qui leur sont défavorables – afin de rendre possible (ou plus possible encore) un changement de l'ordre établi. On peut ainsi lire dans le mode d'emploi : « considérant que les situations où s'exerce une domination ne sont, le plus souvent, pas totalement fermées, cette sociologie met un accent particulier sur ce que chacun des deux pôles de la relation joue, dans l'évolution du rapport qui les lie, une part active » ; « aucun pouvoir ne peut s'exercer unilatéralement, puisque son exercice implique nécessairement l'action en retour de celui qui obéit ou, le cas échéant, résiste. » (Barthe et coll. 2013, 194) Si tel n'était pas le cas, ceux qu'il faudrait appeler les dominés, spectateurs passifs de leur condition sociale, seraient condamnés à attendre un changement, produit du hasard ou du bon vouloir des dominants. Sur ce point, nous sommes d'accords : voir les autres comme responsables, c'est certes exiger d'eux d'avoir à donner les raisons motivant leurs décisions, mais c'est surtout leur permettre une très grande liberté.
Les acteurs sont responsables de la construction sociale, voilà pourquoi il faut les suivre au plus près. Ce sont eux qui, au fil des situations, par leurs actions et les raisons qu'ils leurs donnent, permettent aux pragmatistes (ceux qui sont, rappelons-le, davantage attachés à l'observation des faits qu'à la théorie) de réaliser leurs enquêtes visant à définir le monde social. Et puisque le social est à définir par l'enquête, le pragmatiste n'a pas à préjuger de l'organisation de celui-ci. On peut alors lire dans le mode d'emploi pragmatique que « dans ce travail d'enquête, il importe de suivre l'ensemble des "camps" ou, du moins, de ne pas prêter à l'un, a priori, des compétences que l'autre n'aurait pas (principe deétrie) » (Barthe et coll. 2013, 201) ; que « l'approche pragmatique suppose que le sociologue, pour étudier un conflit ou une controverse, suspende les connaissances dont il dispose concernant la répartition initiale des rôles » (Barthe et coll. 2013, 193) ou encore que « les étries du monde social se rendent d'autant mieux descriptibles lorsqu'elles sont observées depuis une épistémologie de laétrie. Cela ne signifie pas que les sociologues des épreuves s'imaginent que le monde social est, par défaut,étrique mais simplement qu'ils considèrent que pour être correctement décrites, les étries ne doivent pas être préjugées, de même que la possibilité de leur réversibilité, même dans les cas où celle-ci apparaît le moins probable, ne doit pas être écartée a priori » (Barthe et coll. 2013, 194). Les pragmatistes veulent décrire les phénomènes sociaux sans à priori, sans préjugés, en utilisant pour tous la même mesure, d'où le qualificatif choisi pour ce principe méthodologique : laétrie. Depuis sa formulation par David Bloor dans les années 70, le principe deétrie a connu de nombreuses réappropriations et même une généralisation dans le cadre de la sociologie de la traduction. Dans tous les cas, il s'agit de considérer de façon équivalente des choses qui sont habituellement considérées de façon différente. On apprend ainsi dans le chapitre du livre Épistémologie de la sociologie dédié au principe en question que : « De mécanisme causal, le principe deétrie devient en effet chez Callon et Latour un simple principe narratif : là où Bloor enjoignait d'expliquer des phénomènes "par la même série de causes", ils recommandent d'en "rendre compte dans les mêmes termes", ce qui ne revient pas du tout au même. » (Claisse 2008, 146-147).
Effectivement, la formulation est importante, les deux propositions ne sont donc pas équivalentes. Prenant pour objet la recherche scientifique, David Bloor veut étudier les causes, et plus particulièrement (n'oublions pas qu'il est sociologue) les causes sociales qui pourraient expliquer la construction des connaissances, et ce avec la prétention – que nous savons maintenant être une habitude scientifique – d'être plus proche de ce qui se fait réellement, plus empirique ainsi que nous l'indique le nom qu'il aura choisi pour sa pratique : le « programme empirique du relativisme ». En voulant démontrer la construction sociale des connaissances scientifiques à la manière de la science normale, c'est-à-dire empiriquement, en utilisant le registre de l'explication, de l'analyse et du mécanisme causal, il a d'après nous, et certainement malgré lui, contribué à naturaliser le social. Mais ce que les sociologues reprocheront à David Bloor, c'est son relativisme. « En termes simples, on pourrait résumer le problème ainsi : si les faits sont toujours "socialement construits", qui, alors, construit le social ? » (Claisse 2008, 145) La science normale, en quête de fondements universels, est mal à l'aise avec le relativisme. La position relativiste, c'est-à-dire la croyance selon laquelle la valeur des connaissances n'est pas universelle mais contextuelle, lorsqu'elle est associée à une conception normale de la recherche scientifique – que nous avons nommée réeliste – conduit presque inévitablement les chercheurs à démontrer l'évidente contradiction qu'on ne peut absolument pas choisir absolument. On pourrait par exemple évoquer les travaux de Nelson Goodman nous exposant – avec le style analytique et l'intérêt pour les sciences cognitives qui le caractérisent – les manières de faire des mondes sans affirmer sa volonté d'en construire un en particulier. À vouloir dire des choses qui valent universellement, c'est-à-dire avec lesquelles tout le monde sera d'accord, on finit par ne rien dire. La réponse singulière (attention, il est donc probable que vous ne soyez pas d'accord de prime abord) que nous apportons au relativisme scientifique est – à nos yeux tout du moins – complexe. Elle consiste d'abord à ne pas dissocier les valeurs scientifiques des autres types de valeurs (esthétiques, morales, politiques, idéologiques... les qualificatifs possibles sont nombreux), puis à travailler à la construction d'un système de valeurs cohérent qu'il s'agira finalement d'exposer à la critique collective par le biais de ses publications (entendons par là tout ce qui s'expose à un public). Le relativisme ne nous paraît pas problématique s'il est accompagné d'un choix affirmé, au contraire même puisque, contrairement à l'universalisme, il permet d'insister sur notre capacité à modifier, changer de points de vue en fonction de nos intérêts.
Mais la réponse apportée par la sociologie pragmatique est bien différente. Souvenons-nous que cette dernière s'est avant tout constituée contre une sociologie critique, contre « la prétention injustifiée des sociologues (plus généralement, des intellectuels) à s'imaginer le monopole de la critique légitime sur le monde social. » (Barthe et coll. 2013, 202) Ainsi, plutôt que répondre à l'aboulie du relativiste scientifique normal ne sachant plus choisir entre le relatif et l'universel par l'affirmation du point de vue singulier soumis à l’altération de tous ceux qui voudront bien le prendre en considération, les pragmatiques ont choisi de suivre les acteurs. Les suivre dans leurs faits et gestes, les suivre dans leurs raisonnements, les suivre dans leurs jugements... les suivre partout où ils voudront les emmener pour comprendre comment, eux, se positionnent. Ainsi, dans l'avant-dernier point du mode d'emploi pragmatique intitulé « Comment la sociologie pragmatique échappe au relativisme », on peut lire : « L'enjeu, ici, est de "suivre les acteurs" jusqu'au bout, et en particulier jusqu'au moment où ils se montrent, eux, résolument anti-relativistes et s'autorisent à produire des jugements de valeur et à hiérarchiser les conduites. Or ces moments de réflexivité morale obéissent à des règles partagées et renvoient à des attentes (plus ou moins) communes : c'est ce qui fait que les jugements qui y sont produits ne sont pas totalement subjectifs ou arbitraires. » (Barthe et coll. 2013, 198) Les pragmatistes veulent se dérober au relativisme sans pour autant voler la vedette à leurs acteurs : ils choisiront dès lors de se positionner par l'intermédiaire de leurs acteurs. Ainsi, face aux déclarations omniscientes d'une sociologie critique qui sait tout mieux que tout le monde, les pragmatistes se veulent être les médiateurs des logiques – parfois contradictoires, parfois contrariées par des dispositifs dont il faut également rendre compte – qu'il s'agit de déployer afin que, une fois mises à plat, chacun puisse en constater les limites. Cette analyse descriptive doit ainsi permettre « d'aider les acteurs à déployer par eux-même la critique dont ils sont porteurs » (Barthe et coll. 2013, 202). Les sociologues pragmatiques, tels des maïeuticiens de la critique, ont choisi comme principe méthodologique de ne savoir qu'une chose, c'est qu'ils ne savent rien à propos du monde social ; seuls les acteurs le savent, seuls les acteurs l'incarnent et il faut leur en faire accoucher et actualiser le registre. Dans un paragraphe intitulé « Fécondité du modèle », Frédéric Claisse et Pascal Balancier – les deux auteurs du chapitre au sujet du principe deétrie précédemment mentionné – écrivent : « La sociologie de la traduction s'oblige en effet à renoncer à produire une interprétation qui soit plus forte que celle des acteurs qu'elle observe […]. Tout au plus impose-t-elle que le "répertoire" (le langage de description) soit différent de celui des acteurs. […] Que les acteurs se prêtent mutuellement des intérêts et des motivations (éventuellement cachés) ne fait aucun doute, mais il s'agit bien du privilège exclusif des acteurs : l'attribution d'intérêts est avant tout une activité critique ordinaire que le sociologue doit écrire, non alimenter. [Les auteurs ajoutent dans une note de bas de page :] On reconnaît là un leitmotiv de toute la sociologie dite "pragmatique" qui se développe actuellement autour des travaux de chercheurs de seconde génération comme Dodier, Chateauraynaud ou Heinich qui tentent de systématiser en un programme de recherches cohérent les principes de méthodes à l’œuvre chez Boltanski, Callon ou Latour. » (Claisse et Jacquemain 2008, 152-153) L'on comprend mieux le glissement sémantique proposé par Luc Boltanski dans son livre De la critique. Précis de la sociologie de l'émancipation qui, en transformant la sociologie critique en sociologie de la critique, nous confirme son projet avant tout descriptif. Les sociologues pragmatiques ne sont pas évaluateurs, ils étudient les jugements de valeurs, et c'est seulement ainsi, en se faisant les greffiers du social, autrement dit par la traduction des discours critiques que les acteurs tiennent, que se joue leur engagement : « Ainsi est-ce finalement en acte, à travers sa façon même de mener l'enquête sociologique (suivi des acteurs, principe deétrie, etc.) que le sociologue pragmatique démontre une préférence pour la relance de la critique et pour la remise des certitudes à l'épreuve de leur vérification collective. » (200)
Le sociologue pragmatique mène l'enquête ; il est, d'une certaine façon, responsable de l'affaire au sens où il est en charge de sa conduite mais pas de son contenu. En choisissant d'endosser le rôle de l'enquêteur – et pas du scénariste ou du dramaturge – il prend le risque de tomber sur des affaires de routine, ou pire encore des affaires sordides (où l'on n'observe que des pratiques et des discours naturalisants par exemple). Comment notre enquêteur peut-il se sortir de cela ? Un dramaturge, lui, pourrait faire intervenir un autre personnage, ajouter un nouvel objet, modifier certains dialogues, changer l'une ou l'autre des péripéties, autrement dit réaliser tous les arrangements nécessaires pour construire la morale de cette histoire – autant d'artifices et de manipulations que la méthodologie de l'enquêteur pragmatique ne permet pas. De plus, alors que l'enquêteur est restreint à la rédaction de rapports d'enquête, le dramaturge lui est libre de raconter toutes les histoires qu'il veut – à la condition, bien entendu, que celles-ci soient "inspirées de faits réels", ou plutôt (pour utiliser notre terminologie et non celle médiatique et réeliste) inspirées de faits réalisés. Ainsi, quand il n'y a pas d'affaire en cours (ou d'affaire classée qu'il s'agirait de ré-ouvrir), l'enquêteur n'a plus rien à dire. Une faiblesse que Frédéric Claisse et Pascal Balancier semblent également avoir remarqué : « Intarissable dès qu'une controverse surgit, la sociologie de la traduction peut être désespérément mutique pour les situations (en apparence) stabilisées, où les entités se maintiennent en état. […] de même que la grammaire de la justification ne peut se déployer là où les personnes vivent des situations "ajustées", non critiques, le répertoire de la traduction est impuissant à décrire quoi que ce soit là où aucune entité n'a été engagée dans l'épreuve – et pour cause, puisque seule l'activité critique des acteurs permet d'amorcer et d'alimenter le travail du sociologue. » (Claisse et Balancier 2008, 153)
Contre l'étrie d'un regard photographique, observant le réel d'un œil à travers l'étroite lucarne que constitue son objectif, les pragmatistes veulent de laétrie. Ils veulent voir avec leurs deux yeux. Ils veulent ainsi pouvoir saisir le relief et les points de vue contrastés du monde qu'ils explorent. Les terrains qu'ils ont à parcourir sont inégaux : les habitants y sont différemment positionnés et leurs possibilités s'en voient parfois limitées. Mais les pragmatistes, sans carte ni adresses, mais équipés de leur véhicule tout-terrain, se sont engagés à suivre ces habitants jusqu'au bout, jusque chez eux pour leur permettre de peut-être s'emmener ailleurs, sur des terrains égalisés plus favorables aux constructions harmonieuses. Quand les sociologues pragmatistes se limitent au rôle de véhicules, tels de petits utilitaires occupés à cartographier le monde social tout en se rêvant transports en commun, nous voulons jouer dans nos recherches un rôle, et même des rôles différents, afin de participer davantage à la construction de ce monde commun. Nous voulons d'abord être arpenteurs, c'est-à-dire que nos déplacements n'ont pas pour but la description cartographique mais l'évaluation par la mesure. Notre mesure, l'arpent (un terme issu du gaulois are-penno « extrémité, bout »), n'est pas celle du juste milieuétrique. Défini comme « une mesure de longueur valant 191,8 pieds » ou encore comme « une mesure de surface, divisée en 100 perches ou 30 toises carrées et variant selon les localités », l'arpent est une unité singulière et facétieuse qui se permet – de pieds de nez en perches tendues – beaucoup de choses, y compris de toiser du regard ce qu'elle n'apprécie pas. Nous ne sommes pas partisans de l'idée politique selon laquelle il faut de tout pour faire un monde ou du principe méthodologique selon lequel il faut tout suivre pour faire une bonne étude. L'intelligence nécessite de cueillir, de choisir ce qu'il est intéressant (ou non) de raconter afin de donner à comprendre son propos, ce qu'il est pertinent (ou non) de sélectionner pour réaliser des constructions politiques au goût du collectif choisissant de faire société. Puisque notre goût est à l'artificialité et à la manifestation ostentatoire, notre point de vue n'est niétrique, ni bien sûr étrique, il est monstrueux. Ce qui est monstrueux (du latin monstruosus « bizarre, extraordinaire, prodigieux », dérivé de monere « faire penser, attirer l'attention sur »), c'est d'abord ce dont la conformation est contre nature, ou encore ce qui s'écarte des normes habituelles, ce qui est contraire à l'ordre naturel des choses. Une chose monstrueuse, c'est aussi ce qui est excessif par sa taille, ses dimensions, son intensité, sa valeur. Voilà pourquoi, face au désengagement lucide du sociologue photographe et à l'engagement modeste du sociologue médiateur, nous voulons être démesurément engagés, c'est-à-dire que nous voulons faire la démonstration de notre idéologie – ce qui semble monstrueux aux yeux de la science normale – quitte à juger avec intransigeance l'idéologie des autres. Bien sûr, nous attendons de ces autres qu'ils en fassent de même. Nous essayons, en donnant à voir des points de vue engagés et argumentés, de provoquer en retour des prises de position et des argumentations afin d'amorcer le travail dialogique. Peu soucieux de notre intégrité (au sens naturalisant et conservateur), nous souhaitons que ces confrontations, que ces altercations transforment chacun des participants afin que, en altérant chacun nos façons de penser, nous puissions en construire une nouvelle ensemble, une qui sera partagée et toujours (au moins un peu) différente de celles précédentes (pour ne pas dire originelles tant l'origine est difficile à situer). Dès lors, en plus d'être arpenteurs, nous voulons être les constructeurs du monde que, par ailleurs, nous habitons aussi. Nous voulons ainsi, par nos études scientifiques, travailler à réaliser des constructions collectives qui sont moins harmonieuses que monstrueuses.
Acte 2, scène 3 : Notre étrange interprétation de la neutralité axiologique.
En 2002, la sociologue de l'art Nathalie Heinich – dont la recherche est régulièrement présentée comme pragmatique – publie un article intitulé « Pour une neutralité engagée » qui fera débat. En tant que formulation monstrueuse (parce que défendant une chose tout en la qualifiant de ce qui constitue, normalement, son contraire), la proposition épistémologique de Nathalie Heinich a suscité notre intérêt. Dans cet article au style très analytique (un jugement qui ne devrait pas lui déplaire puisqu'elle l'utilise régulièrement pour qualifier sa pratique), la sociologue commence par opérer quelques distinctions afin de clarifier son langage. Elle distingue ainsi trois postures habituellement regroupées sous le terme – trop confus et pas assez descriptif selon elle – d'intellectuel : le chercheur, l'expert et le penseur. Elle leur assigne à chacun un rôle et un mode d'expression : « De mon point de vue, seul le registre descriptif – ou, à un stade plus sophistiqué, anaytico-descriptif – est spécifiquement celui du chercheur, alors que les registres prescriptif et évaluatif relèvent d'une normativité qui est du ressort soit de l'expert, soit du penseur, selon le type et le degré de spécialisation de la compétence. Voilà qui permet de donner un fondement un peu plus précis à l'impératif weberien de "suspension du jugement de valeur" : il s'agit simplement que le chercheur, lorsqu'il intervient en tant que tel, s'interdisent les registres évaluatif et prescriptif, en s'en tenant au registre analytico-descriptif. » (Heinich 2002, 119) L'impératif weberien auquel se réfère ici Nathalie Heinich est connu en France sous le nom de neutralité axiologique. L'axiologie, terme formé à partir grec axios « valeur, qualité », signifie littéralement « le discours sur les valeurs ». La neutralité axiologique devrait donc consister en une absence de parti pris quant aux valeurs. Étant donné que les valeurs permettent l'évaluation, autrement dit la qualification et la disqualification, et que le travail scientifique nécessite ce genre de jugements ne serait-ce que pour définir ses objets, ses méthodes et son projet, il semble inévitable pour ceux qui auront disqualifié la prise de position axiologique de distinguer plus précisément les valeurs dont ils parlent. C'est ce que fait Nathalie Heinich en distinguant les évaluations épistémiques, c'est-à-dire celles portant sur les moyens de la recherche, et les évaluations portant sur les objets de la recherche qui sont, d'après elle, le propre des acteurs. Elle déclare ainsi : « Autant les débats sont nécessaires entre chercheurs concernant la qualité des outils scientifiques, autant ces mêmes chercheurs n'ont pas à débattre des valeurs propres aux acteurs qu'ils étudient – du moins tant qu'ils restent en position de chercheur. […] un chercheur qui s'autoriserait de sa science pour trancher entre des valeurs dans l'arène morale ou politique commettrait un abus de pouvoir ; et un acteur qui s'autoriserait de ses opinions pour intervenir dans un débat sur la qualité des outils de recherche commettrait un abus d'incompétence – ou, en termes plus fleuris, une connerie. » (Heinich 2002, 120) Voilà donc une des raisons pour lesquelles Nathalie Heinich s'impose une neutralité axiologique : elle ne veut pas que le chercheur utilise le pouvoir de vérité que lui confère son statut pour imposer ses idées morales ou politiques – son idéologie particulière donc. La vérité scientifiquement construite par les chercheurs doit servir le débat politique, mais pas leur permettre d'y imposer frauduleusement leur conclusion. Cette dichotomie entre vérité scientifique d'une part et opinions morales d'autre part est tout à fait discutable, ce que nous allons essayer de démontrer ici à l'aide d'arguments scientifiques, donc moraux. Sans doute que cette déclaration découragerait Nathalie Heinich si (par chance pour nous) elle venait à lire ces lignes, mais dans la mesure où elle nous a permis la discussion au niveau épistémique, c'est-à-dire au niveau des valeurs de la recherche, elle nous doit bien la prise en considération de cette redéfinition du scientifique – qu'elle peut certes désapprouver mais pas disqualifier à priori... nous y reviendrons bientôt.
Reconnaissons d'abord un atout dans l'épistémologie de Nathalie Heinich : elle est d'une volonté remarquable. Alors que certains pourraient être tentés d'annihiler son argumentation en affirmant que la neutralité n'est qu'un leurre, qu'elle n'est qu'une illusion trompant encore certains positivistes et que, toujours, des valeurs non-épistémiques orientent la recherche et se matérialisent dans les travaux scientifiques, Nathalie Heinich répond que son exigence de neutralité n'est pas un fait mais est un choix, autrement dit une valeur épistémique, « un jugement d'adéquation entre un objectif et sa réalisation » (Heinich 2002, 121), et qu'à ce titre – malgré les difficultés qu'elle rencontre et les contraintes que cela impose – elle y travaille. Elle nous enjoint ainsi à ne pas confondre « une difficulté relative avec une impossibilité absolue : que tout programme rencontre des obstacles à sa totale réalisation n'interdit pas d'en faire, encore une fois, une visée, en cherchant à l'accomplir dans la mesure du possible, c'est-à-dire dans la mesure de la capacité de chacun à surmonter ces obstacles. » (121) Sur ce point, nous sommes parfaitement d'accords ainsi qu'en démontre la déclaration d'intentions formulée dès les premières lignes de ce texte : « nous souhaitons proposer une réponse à chacune de ces interrogations [La neutralité est-elle un leurre ? une fiction ? un artifice ?] avec la volonté d'argumenter en faveur du parti pris – autrement dit en donnant à comprendre l'intérêt et l'intelligence d'une prise de position déclarée comme telle – davantage qu'avec celle de démontrer l'impossibilité d'une recherche neutre. » Nathalie Heinich insiste : sachant le décalage qu'il existe parfois entre les intentions d'un auteur et les effets de son discours, elle nous enjoint à juger l'un en fonction de l'autre et surtout, en tant que chercheur, à tenir compte des effets de sa recherche en particulier sur les acteurs. C'est d'ailleurs ici que se situe son engagement.
Elle écrit ainsi : « Mais en quoi cette neutralité est-elle "engagée" ? Ma réponse tient à une phase de la recherche à laquelle, me semble-t-il, les chercheurs ne sont pas assez attentifs : celle qui suit la fin du travail. Celui-ci en effet ne devrait pas s'arrêter à la remise d'un rapport d'enquête, à la publication d'un article ou d'un livre : il devrait inclure l'effet de cette recherche sur les acteurs concernés. » (Heinich 2002, 124) Elle nous incite à tenir compte de ce qu'elle appelle « l'épreuve de pertinence » qui correspond au moment où les acteurs s'emparent et se servent du discours d'un chercheur, ce qui n'arrive pas toujours. Dans ce dernier cas, il s'agit d'un échec : « dans le pire des cas, les effets du travail sont nuls, et cette étape-là de la recherche est non advenue » (125), et cela n'est (d'après elle) pas forcément dû à un manque de pertinence... du coup, il aurait peut-être fallu choisir un autre nom pour cette épreuve. Contrairement à son impératif de neutralité, l'engagement proposé par Nathalie Heinich nous surprend un peu par son manque d'exigence. En effet, à partir du moment où un chercheur rend publique sa recherche (par la publication écrite justement ou par l'exposition orale), il lui est difficile de ne pas être engagé. Ainsi, que le chercheur le veuille ou non, son travail subit toujours une épreuve de pertinence : il sera peut-être cité par d'autres, ou peut-être pas. Bien sûr, la publication scientifique est plus souvent destinée aux autres spécialistes scientifiques qu'aux acteurs dont il est parfois question. On pourrait donc interpréter l'engagement défini par Nathalie Heinich (en étant très compréhensifs car ce n'est pas ce qu'elle écrit dans son article) comme le travail visant à soumettre les résultats de sa recherche à un public plus large. Mais ce travail de mise à disposition du public directement visé par l'étude ne va pas plus loin : il n'y a pas de discussion (au sens de débat argumenté) avec les acteurs, tout au mieux une observation. Nathalie Heinich nous confirme cela en prenant l'exemple de ses études de controverses au sujet de l'art contemporain : « Dans mon cas, j'ai eu la surprise de voir revenir quatre interprétations de mon travail : certains partisans de l'art contemporain l'ont interprété comme une façon de l'attaquer en faisant de la publicité aux rejets, d'autres comme une façon de le défendre en montrant l'imbécillité de ces rejets ; et des opposants à l'art contemporain ont interprété ce même travail comme une façon d'en montrer l'inanité, tandis que d'autres y voyaient une défense déguisée de l'art contemporain... Dans cette pluralité d'interprétations, j'ai vu, moi, le signe que j'avais respecté ma règle de neutralité, permettant toutes sortes de projections normatives. Mais j'ai surtout été frappée par l'incrédulité, voire l'indignation de mes interlocuteurs lorsque j'affirmais cette règle de neutralité... » (Heinich 2002, 125) Ce que nous raconte Nathalie Heinich est très intéressant et ce pour au moins deux raisons : d'abord parce que son travail a été interprété à peu près de toutes les façons mais surtout parce qu'il a été compris n'importe comment.
Pourquoi n'importe comment ? Parce qu'alors que Nathalie Heinich s'astreint à la neutralité axiologique, donc à ne pas déclarer ses valeurs ou ses jugements au sujet de ce qu'elle étudie, tout le monde semble y avoir vu un plaidoyer, autrement dit un parti pris dans l'affaire. C'est un peu comme si elle avait raté son épreuve de pertinence méthodologique. Comment se fait-il que cela ne lui pose pas problème, que cela ne remette pas en cause sa façon de faire ? Si Nathalie Heinich est si convaincue par la meilleure capacité de compréhension qu'offre une posture neutre, pourquoi n'essaye-t-elle pas d'en faire la démonstration aux acteurs à qui elle s'adresse (c'est le sens de son engagement) en se souciant davantage de la réussite de cette démonstration ? Peut-être parce que, finalement, Nathalie Heinich ne veut pas discuter avec les acteurs ; parce que – selon un partage très habituel – elle veut considérer que ceux-ci font partie d'un autre monde, qu'ils jouent à un autre jeu apparemment bien moins sérieux que le sien, à savoir la production du savoir. Elle déclare ainsi à propos du personnage de sociologue : « son rôle est avant tout, à mes yeux, de produire du savoir, et c'est essentiellement pour cela que la neutralité est indispensable, car on ne peut à la fois défendre une position avec les acteurs et comprendre le principe des positions qui les divisent – autrement dit être en même temps dans le jeu et hors du jeu. » (Heinich 2004, 156) Nous étions tellement enthousiastes à l'idée que Nathalie Heinich ne voulait pas confondre une réalité effective avec une visée normative que c'est en reprenant cette idée que nous lui répondrons : quand bien même cela viendrait défier les règles de la logique normale, on peut essayer d'être en même temps dans le jeu et hors du jeu. Tout dépend du jeu, mais surtout du joueur... On peut par exemple jouer à un jeu qui nécessite une répartition des rôles et donc de jouer un jeu particulier à l'intérieur du jeu plus général. On peut aussi tout à fait vouloir comprendre les règles d'un jeu et avoir envie d'y jouer ; d'ailleurs nombreux sont ceux qui apprennent (ou comprennent mieux) les règles en jouant. On peut même avoir envie de changer les règles ou d'inventer un nouveau jeu, mais cela est encore une autre histoire... Tout cela pour dire qu'avec un peu de volonté et d'imagination, toutes les tentatives intellectuelles deviennent possibles. Ce n'est pas un problème de logique, mais un jeu d'interprétation.
Revenons-en à la conclusion de Nathalie Heinich à propos de la pertinence de son travail. Celle-ci semble se réjouir des nombreuses interprétations et utilisations (que nous appellerons des réappropriations, c'est-à-dire des façons de faire sien le discours, les arguments ou les définitions de quelqu'un d'autre, ce qui ne va pas sans quelques ajustements) que d'autres font de son travail. Cela semble démontrer non l'univocité mais la neutralité de sa recherche. Nathalie Heinich décrit et analyse ce qu'elle rencontre sur le terrain (avec ce même pragmatisme, cette même façon de décrire sa pratique comme celle d'un enquêteur opérant de nombreux déplacements : sa position n'est pas fixe – d'où sa neutralité, non personnelle mais méthodologique – elle est mobile et à partir de ces faits, les acteurs interprètent, évaluent et débattent. Notons que cette possible utilisation par d'autres du discours produit par quelqu'un n'est pas du tout réservé, ni même favorisé par les discours qui se présentent comme neutres. Qu'une argumentation prenne ou non explicitement parti, elle sera soumise à l'interprétation ; et ces interprétations seront, à notre avis, d'autant plus contradictoires que les intentions de l'auteur (elles-mêmes interprétées) n'y sont pas déclarées – sauf bien sûr si le propos est très habituel, très évident, car dans ce cas, l'interprétation le sera probablement également. Nathalie Heinich subira d'ailleurs les conséquences de ce jeu interprétatif lorsque d'autres chercheurs liront et répondront à son article. Sans avoir lu ces réponses, nous comprenons que Nathalie a été interprétée, et même (d'après elle) mal interprétée, ce qui la conduira à publier un nouvel article deux ans plus tard dans la même revue : « Pour en finir avec l'engagement des intellectuels ». Après un paragraphe de contextualisation, elle commence : « À la lecture de ces contributions, j'ai été frappée, je dois le dire, par la quantité de malentendus et d'incompréhensions, voire, dans certains cas, de sophismes commis pour invalider mes positions. […] comment ne pas y voir un signe de l'importance des enjeux associés à la question de l'engagement dans l'état actuel des sciences de l'homme ? » (Heinich 2002, 150) Quand Nathalie Heinich voit dans ce que l'on pourrait appeler « cette pluralité d'interprétations » de son travail, le signe d'un problème disciplinaire cristallisé autour de la notion d'engagement, nous y voyions nous le signe que, malgré toutes les précautions et les précisions que l'on aura eu soin d'apporter à notre discours, celui-ci finit toujours par être manipulé (avec souvent un manque d'attention parfaitement agaçant, mais aussi parfois avec une agilité surprenante) par d'autres. Voilà justement en quoi consiste l'interprétation : en des manipulations, en des réappropriations, en des reformulations, autant de petits décalages qui, par ajustement avec ce qu'il connaît déjà, permettront à l'interprète de produire de nouvelles représentations. Et c'est dans ce jeu interprétatif, ce dialogue (souvent pénible et laborieux mais malgré tout enthousiasmant) que se construisent les représentations partagées – autrement dit les croyances qui, lorsque leur processus de construction est maîtrisé, peuvent prétendre au statut de connaissances. Et c'est également à ce jeu interprétatif, à cette mise en scène du discours des autres suscitant immanquablement la critique, que Nathalie Heinich se prête.
Aucun discours ne semble pouvoir prétendre à une totale clarté, à une perfection dans l'expression qui le rendrait unanimement compréhensible. C'est la difficulté mais aussi le formidable intérêt du langage : ses règles et ses définitions ne sont pas figées et c'est une qualité que tout le monde lui reconnaît – contrairement aux faits et aux connaissances qui, bien qu'ils soient également construits, se donnent à voir comme davantage stabilisés. C'est cette souplesse, cette plasticité du langage qui permet la manipulation et la mise en forme singulière (individuelle comme collective) de nos représentations du monde – une construction monosémique qui, lorsqu'elle est cohérente, peut susciter l'adhésion. Ainsi, lorsque Nathalie Heinich déclare en conclusion de l'article de 2004 visant à défendre et non à revoir les positions qu'elle exprime dans celui de 2002 : « Je suis frappée notamment de voir à quel point l'engagement est présenté par ses défenseurs comme une forme de courage, de prise de risque, alors que, comme le remarque Philippe Breton, "beaucoup d'intellectuels qui s'expriment dans les médias ne risquent pas grand-chose" et que, comme je l'ai moi-même expérimenté, le refus de prendre parti dans une controverse peut engendrer des réactions d'une grande violence, au moins verbale. C'est dire qu'on risque à ne pas s'engager, dans un monde où le modèle de l'engagement est à ce point dominant. » (Heinich 2004, 159), elle fait preuve à nos yeux d'un manque de cohérence. Alors qu'elle avait choisi de se réapproprier l'engagement de façon positive, elle en fait la critique en oubliant sa définition singulière. Elle aurait pu utiliser une autre dénomination pour désigner cet engagement plus habituel, mais non ; elle a finalement choisi de nous faire comprendre que, dans sa défense de la neutralité engagée, c'est surtout la neutralité qui l'intéresse. Mais attention, cela n'est rien de plus que notre interprétation ; libre à elle de nous répondre. Par exemple lorsque Nathalie Heinich répond à Roselyne Koren (l'un de ses contradicteurs, autrement dit un autre chercheur qui intervient en tant que tel dans ce débat épistémique) : « je ne comprends pas bien l'opposition faite par Roselyne Koren entre "parole anonyme conventionnelle" et "parole subjective innovatrice" : je ne vois pas en quoi la subjectivité serait forcément innovatrice, alors que tant d'individus se plaisent à énoncer des lieux communs ; ni pourquoi l'anonymat serait forcément conventionnel alors qu'il existe des lois formidablement novatrices. Cette proposition me paraît résulter typiquement d'une position normative privilégiant le "régime de singularité" contre le "régime de communauté", et interdisant au chercheur de percevoir et d'analyser les enjeux axiologiques des catégories qu'il utilise de façon apparemment descriptive : voilà une illustration parfaite de la nécessité d'une suspension par le chercheur de ses propres jugements de valeur. » (Heinich 2004, 158). Dans cette remarque, elle semble avoir oublié que, au niveau épistémique, elle avait autorisé et même encouragé les chercheurs à définir des valeurs et à en débattre. C'est ce qu'elle fait dans ses articles en défendant la neutralité engagée, et c'est ce que semble vouloir faire Roselyne Koren en défendant la subjectivité. Pourquoi dès lors disqualifier aussi brutalement les propos de Roselyne Koren et en faire un exemple de contamination axiologique ? Soit Nathalie Heinich se mélange les pinceaux entre épistémologie et axiologie, soit elle n'accepte pas que l'on puisse avoir des valeurs épistémiques différentes des siennes.
Sans doute est-ce le là principal problème que nous voyons dans la réponse argumentée de Nathalie Heinich : son opiniâtreté, autrement dit sa volonté de ne pas voir son propos déformé par l'interprétation des autres, sa tendance à ne pas vouloir altérer sa façon de penser, sa capacité à présenter ses choix épistémologiques comme des conclusions logiques et non comme des opinions. Au sujet de l'opinion justement, elle déclare : « on peut voir comment [dans notre société] coexistent l'impératif – souvent associé à la virilité – d'exprimer publiquement une opinion, en son nom personnel ("Moi je pense que..."), et la capacité à taire toute opinion personnelle au profit d'une énonciation objective, comme c'est le cas des experts et des scientifiques. » (Heinich 2002, 122) Nathalie Heinich n'affirme pas le fait qu'elle n'apprécie pas l'affirmation d'une opinion (ce qui serait contradictoire), mais elle le suggère, notamment parce qu'elle l'associe à de la virilité – un terme suffisamment polysémique pour permettre de multiples interprétations, à commencer par la nôtre. Ainsi, alors que l'on emploie parfois le terme de virilité pour désigner un ensemble de qualités morales (énergie, force, courage, intelligence, rigueur, vigueur, etc., etc.), celles-ci se trouvent de fait associées aux attributs de l'homme adulte – la virilité désignant par ailleurs ce qui est propre aux individus de sexe masculin. Au su des articles publiés par Nathalie Heinich à propos du féminisme – citons par exemple un article intitulé « Antisexisme plutôt que féminisme » paru en 2005 dans la revue Travail, genre et sociétés où Nathalie Heinich déclare : « Pour ma part, je me suis clairement prononcée pour un féminisme universaliste, car si la différence des sexes est à mes yeux une valeur forte qu'il faut défendre dans tous les domaines où elle est actuellement menacée […], elle est aussi une réalité contextuelle, que l'on doit pouvoir activer ou suspendre selon les circonstances – et c'est même ce jeu avec l'affirmation de soi comme, selon, femme, citoyenne, professionnelle ou être humain, qui fait pour une grande part le sel de notre vie commune. » – il est peu probable qu'elle cautionne le rapprochement entre qualités morales et masculinité qu'engage la notion de virilité. Malheureusement, parce qu'elle utilise ce terme sans nous en dire plus, elle semble confirmer (certainement malgré elle) ce jugement sexiste, mais surtout elle tend à disqualifier l'opinion. Notons au passage que, dans son article féministe, Nathalie Heinich écrit en tant que chercheur (c'est en tout cas ainsi qu'elle est présentée par les éditeurs de la revue). Connaissant mieux son épistémologie, nous nous permettrons de conclure que le féminisme universaliste qu'elle défend est, à ses yeux, une valeur épistémique. Voilà une autre raison de nous mettre à distance des choix épistémologiques de Nathalie Heinich.
Mais qu'entendons-nous par l'expression se mettre à distance ? Nathalie Heinich utilise elle aussi cette terminologie – la neutralité axiologique étant d'après elle une « forme de distanciation méthodique à l'égard des valeurs des acteurs » (Heinich 2002, 123) – qu'elle emprunte au livre de Nobert Elias Engagement et distanciation dont elle se sert pour déclarer l'ambivalence de notre société qui, depuis toujours, valorise tout en dévalorisant chacune de ces postures. Les premières lignes du livre de Nobert Elias nous confirment d'ailleurs cette interprétation : « On ne peut, de manière absolue, qualifier l'attitude d'un être humain de distanciée ou d'engagée (ou si l'on préfère, de "rationnelle" ou d'"irrationnelle", d'"objective" ou de "subjective"). […] La vie sociale, telle que nous la connaissons, s'effondrerait si les normes du comportement allaient trop loin dans une direction ou dans l'autre. » (Elias 1993, 9-10) Remarquons que dans cette citation Norbert Elias qualifie l'attitude distanciée de rationnelle ou objective, et à l'inverse, qualifie l'attitude engagée d'irrationnelle ou subjective. Il est ainsi courant d'employer le terme de distanciation pour qualifier l'attitude de celui qui met de la distance, qui prend du recul par rapport à la situation qu'il vit ou par rapport aux points de vue qu'il rencontre – comme si cette distance lui permettait finalement de mieux voir, de mieux cerner la situation ou le point de vue en l'intégrant dans un paysage plus large. On comprend pourquoi la distanciation peut être confondue avec l'objectivité (au sens habituel du point de vue sans point de vue) : à force de prendre de la distance pour intégrer l'ensemble des situations et des points de vue possibles, on peut finir pas se retrouver ailleurs, très loin, dans un autre système planétaire, et en oublier notre humanité. Mais la distanciation est aussi le nom d'un principe théâtral – ce dont il paraît opportun et important de parler alors que nous souhaitons définir et pratiquer une sociologie dramaturgique. La distanciation, ou effet de distanciation (de l'allemand Verfremdungseffekt, « effet de rendre étrange, étranger »), est le terme que forgera le dramaturge et critique Bertold Brecht pour désigner les procédés théâtraux visant à déconstruire l'identification directe des acteurs à leur personnage ou de la représentation théâtrale à la réalité – par l'adresse au spectateur, le jeu depuis le public, la référence directe à un problème social, les changements de décors ou de costumes à vue, etc. – et ainsi rompre la croyance tacite du spectateur en ce qu'il voit. Cette mise en évidence de la manipulation, de l'orchestration des discours et des actions constituant le spectacle vise à perturber la réception linéaire et passive du spectateur afin de susciter une lecture critique de sa part. Il s'agit donc de faire percevoir un objet, un personnage, un processus, et en même temps le rendre insolite, étrange afin justement de permettre d'en douter, de nous inciter à le remettre en question. Dans ses Écrits sur le théâtre, Bertold Brecht affirme le rôle de cette distanciation : elle « vise exclusivement à montrer le monde sous un angle tel qu'il apparaisse comme susceptible d'être pris en main par les hommes » (Brecht 1972, 337). Avec la même volonté de donner à voir nos représentations du monde comme des constructions artificielles (donc critiquables, transformables) et de susciter la critique chez nos lecteurs, nous essayons de mettre en œuvre ce principe de distanciation, ce travail consistant à rendre étranges – pour nous, les auteurs, et du même coup, pour vous, les lecteurs – certaines des façons de faire et de penser qui nous semblent habituelles, "naturelles". Dans ce sens, la distanciation n'est pas un éloignement qui permet de voir plus, mais un déplacement qui permet de voir autrement. Pour éviter cette confusion, nous utiliserons dorénavant le terme d'étrangéisation plutôt que celui de distanciation afin de définir singulièrement – et avec la volonté d'être au moins un peu étranges – notre méthode scientifique.
Entracte : Mise en intelligence des moyens et des fins ou La tragédie de la sociologie pragmatique
Alors que les sociologues pragmatistes nous annonçaient une prise en considération des acteurs de leur recherche, la façon dont ils se sont débarrassés de la critique normative les a trahis. En s'imposant de décrire et d'analyser le monde social avec indifférence, dans la mesure et la retenue d'une méthode pragmatique, en toute logique et par actualisation empirique, ces chercheurs ont réelisé leur projet. Fatalement, leurs acteurs sont redevenus objets, incapables de comprendre l'acte scientifique comme de la représentation, une nouvelle fois exclus du dialogue scientifique. Ils voulaient la relance du débat public, mais en refusant d'y participer dans leur recherche de la vérité – oubliant sans doute que, par la déclaration intentionnelle et des formulations attentionnées, leurs propositions ne passeraient pas nécessairement pour d'autoritaires impositions – les sociologues pragmatiques se sont employés à être les médiateurs du réel. Ce même réel que les sociologues photographes essayaient de révéler depuis des lustres...
Les personnages aux manières pragmatiques et dont nous racontons la tragique fin ici ont fait le choix (étrange à nos yeux de chercheurs) de définir leur sociologie comme une « critique de l'intellectualo-centrisme et des prétentions indues du pouvoir intellectuel ». Le pouvoir intellectuel, c'est littéralement notre capacité à saisir le monde par l'esprit, notre faculté à le mettre en forme, à le catégoriser, à le nommer pour pouvoir le partager avec d'autres. Parce que nous voyions les autres comme autant d'intellectuels capables de nous démontrer leur goût pour certaines façons de voir et de faire, d'argumenter leur choix et de les transformer pour les rendre encore plus vrais, plus beaux, plus justes et surtout plus cohérents, nous voudrions ne jamais « en finir avec l'engagement des intellectuels ».
L'intelligence, parce qu'elle est mise en lien de choses sélectionnées (cueillies), ce n'est pas seulement savoir, c'est savoir choisir. Ainsi, un beau bouquet n'est pas un herbier (une métaphore qui doit vous donner à comprendre que l'intelligence est aussi une histoire de goût, et que selon nous, le vrai n'est pas sans lien avec le beau, qui n'est pas sans lien avec le juste, qui n'est pas sans lien avec d'autres idéaux... mais nous laisserons ici votre intelligence singulière le soin de les sélectionner). Dès lors, nous voudrions affirmer nos choix et considérer positivement tout ceux qui (chercheurs comme non-chercheurs) en feront de même.
Acte 3 : Bouquet finalisé de phrases synthétiques et d'artifices anecdotiques en réponse à l'histoire de feu la neutralité
Après avoir pris nos distances avec le projet de la sociologie photographique et nous être rendus étrangers aux façons de faire de la sociologie pragmatique, par la déconstruction critique de leur goût partagé pour la neutralité en tant que posture épistémologique ou principe méthodique, il nous faut maintenant reconstruire et répondre en exposant (à la critique) notre discipline scientifique et notre style de recherche. Avec la volonté d'utiliser une autre technique de représentation que celle photographique – qui, par le prisme de son objectif mais surtout par le travail de la lumière naturelle, vise moins la production de représentations (sous-entendant la médiation humaine) que la reproduction de présentations, c'est-à-dire la mise au point (sans prétention à la nouveauté ou à la transformation) de visions claires, nettes et simples à saisir se donnant par là des airs d'évidences – nous proposerons la technique dramaturgique, à savoir le travail de la mise en scène manifestement artificiel. C'est également avec la volonté de définir un autre mode d'action que celui pragmatique, de le transformer par la racine (grecque) en abandonnant le pragma de l'administration – qui suggère trop la représentation au sens politique habituel (celle que l'on prête aux porte-parole et aux médiateurs) et la mise à jour de cette représentation par la concrète actualité – pour lui préférer le travail de la drama (issu de dran « faire, agir » avec la spécification de la responsabilité prise plutôt que celle de la réalisation d'un acte), donc de la fiction.
L'intérêt de la dramaturgie, c'est qu'elle permet de mettre en avant le travail d'interprétation et de manipulation intentionnelle que constitue, à nos yeux, la recherche. Ainsi, par sa capacité à rendre signifiants – c'est-à-dire à donner un sens parmi d'autres possibles (car sans possibilité d'être réfutée, ou plutôt discutée, aucune proposition ne peut prétendre à la scientificité) – des faits dont les raisons n'apparaissent pas de manière évidente, et ce en usant de son habileté à saisir et agencer les objets qu'il aura rencontrés et sélectionnés, le chercheur devient véritablement l'auteur de sa recherche. Tout lui est permis (les biais, les artefacts, les artifices et autres moyens détournés) du moment qu'il travaille à rendre son point de vue intelligible et pertinent – donc compréhensible par d'autres et répondant d'une certaine façon à l'attente qu'ils en avaient. Bien sûr, donner à comprendre que son travail est une production singulière, c'est accepter d'avoir les mains sales, c'est se compromettre (au sens de « s'engager mutuellement à se soumettre au jugement d'un tiers ») en prenant la responsabilité de ce qui est dit, c'est mettre en péril sa recherche, l'exposer au danger de la critique et des interprétations parfois infernales qu'en feront les autres tout en s'engageant à y répondre. Produire des connaissances singulières collectivement, c'est donc accepter de s'altérer, c'est s'engager contre les propositions naturalisantes nous incitant à devenir nous-même ou à rester comme on est.
Nous affirmons donc que notre style de recherche est totalement lié à notre idéologie constructiviste, qui pourrait également être qualifiée de dénaturalisante, ou encore de complexifiante (du latin complexus « faits d'éléments imbriqués », par la combinaison de cum « ensemble » et plectere « plier, entrelacer ») dans la mesure où les discours les plus complexes sont pour nous les mieux construits. Ainsi, par volonté d'ajouter encore quelques plis à notre texte (du latin textus « tissu, entrelacement ») et ainsi mieux donner à voir nos motifs, nous nous préoccupons également d'esthétique et travaillons à mettre en lien notre façon de faire et notre façon de penser – les deux étant de toute manière indissociables, puisque toute idée s'exprime sous une forme particulière et que cette forme, également interprétée, participe du propos.
Ayant défini à plusieurs endroits dans ce texte, notre projet scientifique comme une critique des manières de faire et de penser habituelles qui nous apparaissent comme problématiques, nous ne pouvions que rejeter les choix esthétiques de la science normale (celle actuellement majoritaire) tant ses prétentions à la simplicité et à l'universalité sont contradictoires d'avec son projet de compréhension totale et cohérente de phénomènes nombreux et variés (à nos yeux, nécessairement complexe) par des expériences (à notre connaissance, toujours limitées) pouvant être remise en question par d'autres expériences (singulières) – c'est le fameux esprit critique ou scepticisme scientifique selon deux expressions chères à l'épistémologie traditionnelle. Ainsi, pour éviter d'être confondus avec ces pratiques transformant la science en une tentative réeliste et pour être cohérents avec notre constructivisme, nous voudrions exposer nos travaux de recherche comme des fictions scientifiques, autrement dit comme des discours mettant en scène des personnages – qui, même si le risque est grand, ne doivent pas être confondus avec des personnes puisqu'ils ne sont que des interprétations – dont les actions (les péripéties) sont sélectionnées et racontées de façon à construire et faire comprendre la signification de ce discours, autrement dit à argumenter la morale de l'histoire. Les fictions que nous racontons ont un début et une fin, autrement dit elles sont contextualisées et finalisées. Ce sont des histoires partielles et partiales où, sans ambiguïté, l'auteur choisit ce qui est raconté comme la façon dont cela est raconté, et tous ces choix sont au service de l'argumentation.
Dans un article intitulé « L'art de faire science » se présentant comme un entretien (ou plutôt un jeu de questions/réponses) avec Bruno Latour, on peut lire une description du travail scientifique très similaire à notre dramaturgie scientifique. On y apprend que les récits scientifiques peuvent être considérés comme des « scientifictions » et que cela est, d'une certaine façon, inévitable : « comment les chercheurs pourraient-ils s'exprimer sans passer par le récit, c'est-à-dire par la série des transformations qu'ils font subir à des personnages de fiction du début à la fin de leurs articles ? La fiction constitue, dès le début de l'aventure scientifique, l'outillage élémentaire de la recherche : elle est le matériau même des personnages et de leurs transformations. » (Latour 2012, 90) Avec son regard d'anthropologue sémioticien et fabuliste, Bruno Latour voit des fictions partout, y compris dans les écrits scientifiques.
Nous comprenons sa volonté d'affirmer que la fiction est déjà à l’œuvre en science mais, contrairement à lui, nous voudrions rappeler et critiquer le fait que ce n'est pas la volonté de la plupart des chercheurs puisque ce n'est ni ce qu'ils déclarent, ni ce qu'ils donnent à voir, au contraire. Notre proposition est en cela différente puisqu'elle consiste à définir nos productions scientifiques comme des fictions, à considérer l'écriture scientifique comme un travail littéraire, mais surtout à travailler dans cette perspective-là ; et bien sûr, avec des intentions différentes, on travaille différemment.
Par ailleurs, nous sommes en désaccord avec la distinction opérée par Bruno Latour entre travail littéraire donc artistique et travail scientifique. Interrogé par son complice au sujet de « l'écueil » que constitue l'indifférenciation entre arts et sciences, il répond : « En fait, il y a une troisième caractéristique [les deux premières n'étant finalement pas décisive] qui permet de réintroduire une différence tout en évitant de penser en domaines. Je veux parler de la manière dont on discipline les êtres que l'on envoie pour peupler l'ensemble des situations inaccessibles sans eux. Dès que vous parlez ou écrivez, vous "envoyez" nécessairement des êtres qui ne sont pas vous – même si vous dites "je" bien sûr – dans un autre espace et un autre temps. […] cette idée permet une distinction très précise, mais pas par domaine, entre les envois que l'on va appeler "de fiction" parce que les petits personnages délégués partent mais ne reviennent pas – c'est le cas d'un personnage de roman – et ceux que l'on va nommer "scientifiques" parce que ces déplacements sont assurés par des délégués qui, eux, doivent revenir pour rapporter des informations. La capacité de dire vrai "à la façon des sciences" dépend totalement de ce retour des personnages délégués. » (Latour 2012, 92) Peut-être que nous sommes passés un peu à côté de cette histoire de petits personnages missionnés par l'auteur, mais nous ne croyons pas à cette distinction entre des personnages scientifiques qui reviendraient chargés d'informations et des personnages de non-scientifiques qui ne reviendraient pas. Ainsi, alors que les personnages, les objets ou les faits mis en scène dans un travail scientifique sont remobilisés ailleurs – ils sont représentés, autrement dit "présentés à nouveau", dans un autre contexte, par d'autres personnes, pour nous raconter autre chose –, ceux mis en scène dans un roman subissent le même sort : ils sont remobilisés ailleurs, représentés dans d'autres productions littéraires y compris d'ailleurs celles scientifiques (ce qui doit nous indiquer d'une part leur réalisme – le fait qu'ils existent – et d'autre part l'importance qu'ils peuvent avoir dans la construction du monde). Disons donc (pour reprendre la formulation de Bruno Latour) que les personnages reviennent s'ils sont convaincants, autrement dit s'ils ont su susciter l'intérêt d'autres auteurs qui, du coup, auront décidé de les remettre en scène.
La distinction que nous faisons de notre côté entre les fictions scientifiques et celles qui ne le sont pas est bien différente, et nous avons déjà eu l'occasion de vous l'exposer. Nous pensons que pour faire science, il faut vouloir faire science (donc commencer par définir cette activité particulière, notamment ses règles) et il faut y travailler. La science étant (d'après une conception très majoritaire que nous partageons) une activité de production de connaissances réalisée en collectif, elle implique de soumettre son travail de recherche au jugement de ceux ayant choisi de jouer au même jeu. Dans la mesure où la plupart des auteurs de romans (ou d'autres formes de récits) n'ont aucune prétention à la scientificité et ne suivent pas les règles du jeu scientifique, il n'y aucune raison de qualifier ainsi leur travail. Tout le monde ne veut pas participer à la construction scientifique (laborieuse, exigeante et parfois ingrate) du monde. Sans doute que cette distinction entre fictions scientifiques et fictions non-scientifiques (et plus largement, entre recherche scientifique et recherche artistique) est avant tout une histoire d'habitude. Cela fait des siècles que l'on a attribué le pouvoir de vérité aux scientifiques et le pouvoir de création aux artistes, alors qu'à nos yeux constructivistes, les scientifiques (lorsqu'ils donnent à voir la fabrication des faits) sont des créateurs, et les artistes (lorsqu'ils font l'effort d'exprimer autre chose que de l'instinctif, de l'intime, de l'indicible ou du purement sensible – d'horribles fictions d'après nous) ne font rien d'autre que d'exposer un point de vue singulièrement construit sur le monde dont ils font l'expérience. L'on pourrait catégoriser ces productions de manière très différente, par exemple en fonction de leur visée conservatrice ou transformatrice, comme nous l'avons fait ici en distinguant différents types de sociologie. Cela nous permettrait sans doute de transformer les apparences (leur mode de représentation donc leur mode d'existence) – notamment celle austère et autoritaire de certaines productions scientifiques, et celle parfois confuse et inefficiente des productions artistiques – et par là transformer le monde.
Dans un article intitulé « Les limites de laétrie. À propos de l'ouvrage de Bruno Latour Changer la société, Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006 » qui, sans surprise, est une critique du principe deétrie tel que formulé par l’anthropologue dans son livre, le sociologue Michel Grossetti écrit en conclusion : « Bruno Latour a introduit dans les sciences sociales des idées nouvelles et intéressantes, la principale étant de faire une place plus précise aux "non-humains" dans la théorie. Il mérite pour cela d'être lu et célébré. Faut-il pour autant le suivre dans sa tentative de réinventer la sociologie dans son ensemble ? […] Ces qualités d'écriture, en jouant sur de multiples métaphores et analogies, lui ont permis de faire exister une sorte de fiction théorique dont il faut souligner la fécondité, mais dont les limites apparaissent très vite lorsque des auteurs moins talentueux essaient de s'en inspirer. On dira peut-être qu'un cadre théorique peu satisfaisant laisse plus de place à l'analyse empirique et au terrain, mais lorsque l'on examine les textes les plus cités de la sociologie de l'acteur-réseau, on se rend vite compte que leur apport réside plus dans la posture théorique et le questionnement que dans les analyses empiriques proprement dites. » (Grossetti 2007)
Si nous faisons intervenir ici ce personnage sociologue en lui faisant dire sa réplique, c'est pour au moins deux raisons. D'abord pour rappeler cet étrange intérêt des sociologues (et des scientifiques normaux en général) pour l'empirisme et le terrain. Alors que l'étymologie du mot terrain nous rappelle qu'il était utilisé pour désigner la terre ferme et « le lieu où se déroule un combat », ce choix terminologique – combiné au goût pour le champ lexical de l'empirie – en viendrait presque à nous faire penser que ce ne sont pas des enquêtes mais des conquêtes que ces chercheurs veulent réaliser ; nous voudrions donc affirmer en retour notre préférence pour une autre terminologie. Convaincus que tout discours est le résultat d'une expérience du monde, que tout est toujours inspiré de faits réalisés, que tout est une histoire de représentations, et même de représentations de représentations, ou encore de reconstruction de choses déjà construites (et donc compréhensibles par d'autres), nous ne souhaitons pas insister particulièrement sur le caractère empirique de notre travail... mais cela ne veut pas dire pour autant qu'il ne l'est pas.
Puisque nous affirmons que notre travail est une critique des manières de faire et de penser habituelles, il nous faut en passer par l'observation et la description (interprétatives) de ces manières que nous jugeons habituelles, de ces choses majoritairement partagées donc socialement établies, instituées (c'est d'ailleurs pour cela que nous prétendons faire de la sociologie, de l'étude du social). Tous les discours de sociologues mobilisés dans ce texte résultent de nos expériences, de notre recherche sur la neutralité scientifique, et sont utilisés comme des exemples de façons de faire et de penser (plus ou moins) habituels dans le monde de la sociologie. Comme n'importe quel objet de recherche scientifique, nous les manipulons et nous les expérimentons en éprouvant leur cohérence par l'analyse (en étudiant les mots et les formulations particulières) et la synthèse (en les mettant en lien avec d'autres discours, ceux du même auteur par exemple). Notre travail est empirique, mais pour éviter l'ennui que peut susciter l'inventaire d'un certain nombre de captures de la réalité sociale (tel que peut le produire un sociologue photographe rigoureux), nous nous efforçons de rendre celui-ci captivant, notamment par le travail dramaturgique.
Nous voudrions donc tirer une conclusion différente de celle de Michel Grossetti qui, célébrant les qualités d'écriture de Bruno Latour mais déplorant celles de ceux que sa théorie aura inspirés, décourage ces derniers et leur conseille d'en revenir aux pratiques plus classiques. Contrairement à lui donc, nous voudrions encourager les chercheurs à produire des textes de qualité, à raconter des histoires en soignant la présentation des personnages comme l'enchaînement des péripéties, à développer leur style, à choisir et complexifier leur vocabulaire... autrement dit travailler à ne pas neutraliser leur expression.
Épilogue
Pour finir (et surtout pour prévenir une possible incompréhension totale de notre travail), nous voudrions épiloguer une dernière fois sur le parti pris stylistique que nous défendons, en utilisant cette fois l'origine du mot pataquès. Dans son *Petit d*ictionnaire des expressions nées de l’histoire, Gilles Henry nous raconte cette histoire ainsi :
« Un soir, au théâtre, un jeune homme est installé dans une loge, à côté de deux femmes du demi-monde peu discrètes et encore moins cultivées mais qui veulent se donner l’air de parler le beau langage en faisant des liaisons. Un éventail tombe à terre. Le jeune homme le ramasse et dit à la première :
« — Madame, cet éventail est-il à vous ?
« — Il n’est point-z-à moi.
« — Est-il à vous ? demande le jeune homme à la seconde.
« — Il n’est pas-t-à moi.
« — Il n’est point-z-à vous, il n’est pas-t-à vous, mais alors, je ne sais pas-t-à-qu’est-ce ? »
L'auteur ajoute : « S’il n’est pas sûr que l’histoire soit authentique, elle est néanmoins charmante. »
Le mot pataquès a donc été créé à partir de la déformation de la locution "pas à qui est-ce", et c'est pourquoi on l'utilise pour désigner une faute de langage consistant à faire des liaisons erronées, ou encore pour qualifier des énoncés grossiers et ridicules mais également une histoire devenant de plus en plus compliquée et inextricable. Nous espérons que ce n'est pas ainsi que vous aurez envie de qualifier notre réponse dramaturgique à la neutralité scientifique. Si nous nous sommes permis quelques créations langagières et des mises en lien plutôt inhabituelles pour un écrit scientifique, nous l'avons fait avec la volonté de nous faire comprendre. Si malgré tout, vous jugiez nos liens comme erronés et notre argumentation comme rien de plus qu'un pataquès, nous sommes prêts à répondre de nos actes !
Références
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Lemieux, Cyril. 2012. « Peut-on ne pas être constructiviste ? » Politix 100 (4) : 169-187.
Stengers, Isabelle. 1995. L'invention des sciences modernes. Paris : Éditions Flammarion.
Critiques et réponses critiques
Cet article a été publié en 2018 aux Éditions sciences et bien commun, au sein de l'ouvrage collectif intitulé Et si la recherche scientifique ne pouvait pas être neutre ? À cette occasion, il a été soumis à la lecture critique de deux autres chercheurs ayant participé à la rédaction de cet ouvrage. Ces critiques et nos réponses, parce qu'elles poursuivent l'argumentation de Langagement et participent à construire sa scientificité, sont retranscrites ci-dessous. À chaque nouvelle réponse et/ou nouvelle critique d'un lecteur (quel qu'il soit), nous publierons une version amendée afin de donner à voir ce dialogue.
Premier lecteur – Les auteurs soutiennent l’importance de reformuler les choses « pour ainsi faire exister ces choses un peu différemment ». Pour ce faire, ils proposent de tenir compte de « langagement », soit un parti pris par le langage, et une distanciation qui suppose un travail stylistique, de même qu’une rupture avec l’habitude. Certes, le projet est a priori intéressant et audacieux. Cependant, les moyens empruntés pour parvenir à la démonstration suggérée me paraissent peu convaincants.
Tout d’abord, les auteurs définissent la science et le savoir scientifique autrement que selon les paradigmes évoqués (constructivisme, positivisme, pragmatisme), or à aucun endroit « leur » définition de la science n’est clairement énoncée, mis à part à mi-chemin de l’article où les auteurs précisent que le travail scientifique se résume par « la volonté de faire science et le fait de s’y employer ». De plus, à aucun moment, les auteurs ne se situent quant à la querelle expliquer/comprendre, laquelle est à l’origine de la promotion d’une méthode interprétative, herméneutique, et d’une prise en considération du rôle du langage dans l’édification des sciences dites de la culture. En fait, l’argumentaire des auteurs est uniquement fondé sur une série de critiques à l’endroit des paradigmes mentionnés, de même qu’envers quelques théoriciens. En effet, les auteurs de l’article critiquent les propositions d’un nombre de théoriciens et ce, sans jamais reconnaître le caractère situé de leur perspective, de même que l’héritage conceptuel qui a permis son façonnement. Les auteurs se logent simplement à l’enseigne du langage! Il s’ensuit que la prémisse épistémologique épousée par les auteurs manque grandement de contextualisation et de « reconnaissance » envers ce qui la précède, ce qui a participé de sa « formation », voire de sa mise en mots. Les auteurs semblent avoir hérité des mots, mais non d’une tradition de pensée, d’une vision du monde, d’une perspective sur la science. Bref, le moins que l’on puisse dire c’est que la posture embrassée ici ne se formalise pas d’une fausse modestie !
Par ailleurs, si les auteurs réfutent un certain acharnement à l’égard d’Yves Gingras, force est de constater que l’article présente bel et bien un entêtement vis-à-vis de la posture du sociologue des sciences, voire de sa personne ; à la note de bas de page numéro 6, il y est même question d’une remarque à propos de son t-shirt. La maladresse de ton des auteurs prend ainsi une allure de médisance.
De plus, si la conception de la sociologie dramaturgique présentée dans l’article se différencie du courant de l’interactionnismebolique, et de la métaphore dramaturgique que ce courant a mis en œuvre, il est tout de même choquant qu’aucune allusion à l’interactionnismebolique ne soit proposée. Aucune mention également à l’égard du courant d’étude sur la théâtralité et la performativité (Voir notamment Samuel Weber, Theatricality as Medium). Et concernant l’usage de la fiction à des fins scientifiques, il importe de reconnaître qu’il s’agit là d’un procédé ancien qui n’est nullement « innovateur ». La dialectique du maître et de l’esclave théorisée par Hegel constitue l’exemple par excellence de l’usage de la représentation fictionnelle (et d’un emprunt au répertoire théâtral) au service de la démonstration. Pour Hegel, les illusions constituent un passage nécessaire à l’accession de la vérité.
Il convient aussi de noter que certaines pages reposent sur une succession de citations : cette enfilade ajoute non seulement une grande lourdeur à l’article, mais fait en sorte que l’argument proposé par les auteurs se trouve dissipé.
Cet article demande, quant à moi, à être retravaillé. Tout d’abord l’introduction devrait être autrement schématisée, de façon à présenter de manière concise la structure de l’argumentaire à venir. Le développement de l’article devrait être revu avec l’ajout de références qui permettent de mieux situer les perspectives présentées dans leur rapport/rupture avec la tradition. Le ton vis-à-vis des théoriciens évoqués pourrait être adouci, de façon à montrer autrement d’ouverture à l’égard de la posture de l’autre. Enfin, l’article est très long, il pourrait facilement être abrégé, ne serait-ce qu’en retranchant plusieurs citations.
Les auteurs présentent à plusieurs occasions l’étymologie de termes et concepts employés sans pour autant tenir compte du sens commun, or ce dernier est pourtant intrinsèque à l’histoire des idées et aux usages scientifiques des différents vocables. À d’autres occasions, l’article présentent des paradigmes scientifiques en faisant usage de références de seconde main : ce procédé donne l’impression que les auteurs ne connaissant pas bien la tradition des courants de pensée (paradigmes) qu’ils évoquent : je pense ici notamment au pragmatisme dont aucune référence est formulée à l’endroit de ses « pères fondateurs ».
D’ailleurs, les auteurs réduisent le projet fondamental du pragmatisme, lequel comprend l’évaluation des concepts (comme outils langagiers) en fonction de leur portée concrète et de leurs conséquences pratiques. (William James, Le pragmatisme). D’ailleurs, en accordant un rôle central à la communication, G. H. Mead s’est attaché à intervenir dans le monde et sur ses représentations, au moyen d’une intervention réformiste qui ne néglige aucunement le rôle du langage. En faisant fi des fondements théoriques du pragmatisme et en prenant appui sur une interprétation collective récente (Barthes, De Blic, Heurtin et al., 2013), cet article oriente le lecteur dans une direction qui ne me paraît pas fidèle au projet à l’origine de ce courant de pensée.
L’article repose sur une série de critiques, somme toute acerbes, envers différentes propositions théoriques et autoriales, et le ton employé donne l’impression d’une sorte de « règlement de compte ». Ce « mode de dialogue » est certes malheureux, mais surtout, peu porteur sur le plan scientifique. Les auteurs semblent chercher à « tout prix » à se distinguer de leurs « prédécesseurs » plutôt que de souhaiter s’inscrire au sein d’un dialogue en ajoutant des précisions qu’ils jugeraient adéquates. Il en résulte une forme de rejet de la tradition scientifique et des différentes postures épistémologiques au profit de « langagement ». Pourtant les « actes de langage » et leur rôle dans la façon de faire les choses (et le monde) ont été éloquemment théorisés par John Searle. Or, aucune référence à la philosophie du langage n’est proposée dans l’article.
Tel que mentionné, les références mobilisées par les auteurs sont souvent de seconde main et ne tiennent pas compte de la tradition dans laquelle elles s’inscrivent. Le portrait présenté du positivisme, du constructivisme et du pragmatisme se voit clairement appauvri et déshistoricisé. La bibliographie comporte ainsi que des références récentes, alors que les auteurs traitent en fait d’un sujet dont les assises s’inscrivent dans une histoire qui mériterait à tout le moins d’être mentionnée.
À certains endroits, les références sont incomplètes : il est ici difficile ici de préciser les pages, puisque l’article n’est pas paginé. Je souligne néanmoins que la note de bas de page numéro 11 est incomplète et que la note numéro 12 est absente. Les citations de plus de trois lignes ne sont pas mises en exergue et les auteurs sont parfois présentés suivant leur nom et prénom, d’autres fois suivant leur prénom (ex : Cyril) et parfois à l’aide de leur nom. Il serait important d’uniformiser le mode de présentation des auteurs.
Le texte est dans l’ensemble bien rédigé et le propos clairement exposé. Cela dit, il y a quelques coquilles et formulations maladroites qui appellent une révision. Sur le plan de la forme également, le texte gagnerait à respirer un peu. Des sauts à la ligne ici et là seraient grandement appréciés.
Sur le plan du contenu, à certains endroits dans le texte, il y a une confusion entre l’épistémologie comme discipline et la posture épistémologique en tant qu’orientation scientifique prônée par les différents chercheurs évoqués. En d’autres termes, il y a parfois une confusion entre le rôle d’une sociologie de la connaissance et le rôle du sociologue dans la production de la connaissance : cette différence se révèle d’ailleurs dans la distance qui sépare le projet scientifique d’Yves Gingras de celui de Nathalie Heinich. À cet effet, il serait important d’apporter quelques clarifications dès le début de l’article.
Quant à la batterie de néologismes proposée par les auteurs, je demeure dubitative... Si certaines créations langagières peuvent parfois apporter des précisions pertinentes, je crois qu’appeler un « chat » un « chat » n’empêche aucunement d’approfondir, d’éclairer avec une nouvelle lumière, la réalité conceptuelle et phénoménale du chat. Il s'agit là, bien sûr, que d'une opinion personnelle !
Les auteurs – Tout d'abord, merci à vous d'avoir pris le temps de lire et de critiquer notre texte (d'autant plus que celui-ci ne semble pas vous avoir plu et qu'il était assez long). Sans doute qu'il y a des malentendus à propos de nos manières scientifiques (c'est-à-dire les manières dont nous concevons et pratiquons la recherche scientifique) et c'est avant tout ceux-ci que nous essayerons de dissiper ici.
Pour commencer – et ainsi répondre à votre première remarque – il n'y a effectivement pas de définition de la science « clairement exprimée » dans notre texte. Dans la mesure où nous critiquons les styles d'expression visant la clarté (par le biais de notre critique de la sociologie que nous qualifions de photographique dans l'acte 1, scène 1), cela aurait été incohérent. Ainsi, c'est dans tout le texte (implicitement) que notre définition se tisse, mais aussi explicitement à plusieurs endroits. Ainsi, comme vous l'avez noté, des aspects (ou des variations) de cette définition sont présents « à mi-chemin », c'est-à-dire au sein de l'argumentation, comme autant de réponses à des définitions que nous venions de déconstruire. Par exemple, suite à la critique du principe deétrie (engageant d'après nous une forme de neutralité et donc une certaine conception de la science que nous ne partageons pas), nous affirmions cela :
« Nous pensons que des études sont scientifiques d'abord parce qu'elles s'affirment comme telles (pour faire science, il faut vouloir faire science et tout le monde n'en a pas la prétention), ensuite parce qu'elles y travaillent : elles sont le résultat du laborieux travail consistant à construire et formuler ses points de vue et à les soumettre à la critique collective en vue de produire de nouvelles connaissances, ce qui implique de trouver des lieux et des moments (le laboratoire, le colloque ou encore – comme ici – la revue) pour le faire, et tout le monde ne participe pas à cela. Voilà ce qui fait la particularité du travail scientifique : la volonté de faire science et le fait de s'y employer. »
Dans ces deux phrases (la deuxième – celle que vous avez relevée – étant beaucoup plus synthétique) est exprimée notre définition de la science. Pour reformuler peut-être un peu plus "clairement" (rien n'est moins sûr... d'autant que cette manière de faire – déconnectant la définition de l'argumentation – n'est pas vraiment à notre goût), nous pourrions dire que :
La science est une activité visant la production de connaissances ; les connaissances scientifiques sont des croyances (ou encore des opinions) mais qui ont un statut particulier puisqu'elles sont maîtrisées (on sait comment et surtout pourquoi elles sont construites) et partagées (on y croit à plusieurs) ; ces connaissances résultent donc d'un travail collectif que l'on pourrait décrire ainsi : des chercheurs (travaillant individuellement ou collectivement) construisent – suite à un travail d'expérimentation (compris au sens de « faire l'expérience dirigée de quelque chose ») et de réflexion – des points de vue (incluant des définitions, des théories, des méthodes, des modes d'argumentation, etc. autrement dit des manières de faire et de penser, ou encore une idéologie) à propos du monde qu'ils étudient et qu'ils veulent comprendre avec d'autres, afin de les soumettre à la critique (donc à l'idéologie) de ces autres justement. Ce dialogue critique transforme (de façon plus ou moins importantes... mais il y a toujours transformation) les points de vue de ceux qui y participent, ce qui engage de nouvelles définitions (de nouvelles connaissances) mais aussi de nouveaux problèmes, donc de nouvelles recherches.
À cette définition constructiviste de la science (que nous croyions effective même pour ceux ne se disant pas constructivistes, nous agençons un projet scientifique : celui visant à transformer les manières de faire et de penser habituelles. Ce projet est affirmé tout au long du texte, notamment à la fin de l'acte 1, scène 3, lors de la critique du projet conservateur de la sociologie photographique ; à la fin de l'acte 2, scène 3, lorsque, à l'encontre d'une démarche se voulant à distance (ou désintéressée), nous définissons un principe de méthode appelé l'étrangéisation (exprimant le fait de se rendre étranger aux habitudes – il s'agit bien de se mettre à distance, mais autrement, d'où la volonté d'utiliser un mot différent de celui plus commun de distanciation) ; et bien sûr au dernier acte, lors de l'exposition de notre discipline : la sociologie dramaturgique.
Ainsi, l'une des façons de faire et de penser que nous voulions principalement déconstruire dans ce texte (car nous la croyions majoritaire actuellement, autrement dit normale), c'est la neutralité scientifique. D'après nous, la volonté d'être neutre dans une étude scientifique démontre d'une conception réeliste du monde, c'est-à-dire le fait de croire et ainsi de faire exister l'idée d'un réel (ou d'une nature) immuable, existant indépendamment de la pensée et de la volonté humaine – une idée que nous croyions très (trop) répandue, en laquelle nous ne croyions pas et que nous jugeons problématique notamment parce qu'elle annihile en grande partie la capacité de transformation de l'homme et du monde.
Mais il est vrai qu'en réponse à cette neutralité, nous avons adopté une manière de faire un peu particulière qui peut déranger (ce qui est sans doute une bonne chose lorsque l'on veut transformer les habitudes) mais aussi détourner l'attention du lecteur qui, par habitude interprétative sans doute, peut lui faire croire à une forme de méchanceté de notre part. Nous voudrions vous affirmer que cela n'est pas notre intention. Bien au contraire. Nous ne nous retenons pas de juger négativement certaines idées (certes toujours exprimées par des personnes, mais ce sont toujours les idées qui nous occupent et cela n'a qu'une visée constructive : donner à comprendre pourquoi celles-ci nous posent problème. Bien sûr, il ne s'agit que de notre interprétation (ce que nous affirmons sans cesse) et nous attendons de ceux qui comprennent ces idées autrement de nous répondre pour que nous puissions nous aussi les comprendre autrement. Voilà pourquoi, nos critiques sont agencées à de multiples déclarations concernant notre volonté de dialoguer, notre intérêt pour les autres (leurs constructions intellectuelles et leurs jugements), ainsi que notre envie d'être nous-même critiqués... ce que vous avez d'ailleurs vous-même réalisé par le biais de votre évaluation et que nous apprécions tout à fait positivement. Et bien que nous ne soyons pas d'accords avec vos critiques, celles-ci nous ont donné matière à réflexion et ont renforcé notre motivation à interroger les « traditions » (un mot qui apparemment – et contrairement à nous – vous est cher) et les habitudes scientifiques.
Ainsi, nous exprimons dans ce texte notre conception de la discussion scientifique qui doit, pour être constructive, provoquer de l'altération (littéralement, de la transformation par l'autre). C'est pourquoi notre argumentaire est – comme vous l'avez très bien formulé – « uniquement fondé sur une série de critiques à l’endroit des paradigmes mentionnés, de même qu’envers quelques théoriciens ». Nous avons pris l'habitude de construire nos argumentations en mettant en avant nos désaccords afin de créer du débat, de susciter la prise de position, de l'engagement de la part du lecteur. Cette manière de faire (que nous avons essayé de théoriser en la nommant éristique, lorsqu'elle est agencée avec des déclarations constructivistes (affirmant que la vérité se construit par la discussion, que dès lors toute vérité est discutable, et surtout que tout énoncé est une expression singulière qui ne dit rien de plus que le point de vue de l'énonciateur à propos de ce dont il parle – ce qui ne le rend pas moins intéressant ou valable) nous paraît être le meilleur moyen d'engager le dialogue et d'amorcer un véritable travail de compréhension (au sens de « saisir ensemble », donc de partager les mêmes idées).
Alors que nous répétons à maintes reprises que notre travail n'est qu'un point de vue singulier (par exemple à la fin du premier paragraphe de l'acte 3, lors de la définition de la sociologie dramaturgique : « Les fictions que nous racontons ont un début et une fin, autrement dit, elles sont contextualisées et finalisées. Ce sont des histoires partielles et partiales où, sans ambiguïté, l'auteur choisit ce qui est raconté comme la façon dont cela est raconté, et tous ces choix sont au service de l'argumentation. ») et que par ailleurs, nous qualifions notre épistémologie en nous rattachant à un courant de pensée : le constructiviste (en nous référant par exemple au travail de Bruno Latour : « Notre épistémologie n'est pas sans lien avec celle de Bruno Latour et d'autres qui, avant ou après lui, ont contribué à nous faire voir la science comme un laborieux travail de construction et non comme une pure révélation du monde. », ou encore à celui d'Isabelle Stengers, en particulier à sa définition du positivisme), il nous est difficile de comprendre pourquoi vous déclarer que notre critique se fait « sans jamais reconnaître le caractère situé de [notre] perspective, de même que l’héritage conceptuel qui a permis son façonnement ». Notre situation n'est peut-être pas très "claire" ou habituellement exposée (encore une fois, la clarté n'est pas à notre goût... et les habitudes simplement justifiées par l'habitude non plus), mais elle est pourtant bien définie et ce tout au long du texte. On pourrait même dire qu'elle en est le sujet puisque celui-ci vise à définir notre discipline scientifique.
Concernant notre point de vue, il n'a pas été moins façonné par les travaux de Nobert Elias, de Yves Gingras, de Pierre Bourdieu, de Nathalie Heinich, du groupe de sociologues ayant rédigé leur mode d'emploi pragmatique et de tous ceux que nous critiquons que par ceux que nous critiquons moins (Bruno Latour ou Isabelle Stengers). Notre héritage conceptuel se compose de tout cela et d'autres choses encore qui n'avaient pas particulièrement leur place dans ce texte.
Ainsi, nous n'avons fait aucune allusion à l'interactionnismebolique qui, malgré la métaphore dramaturgique (utilisée, comme vous le dites, dans un sens et à des fins différents) car celui-ci n'était ni nécessaire, ni particulièrement pertinent pour donner à comprendre notre point de vue. Bien sûr, nous aurions certainement pu en dire quelque chose... nous aurions aussi pu parler d'idéalisme platonicien, de mythologie grecque (en mettant en scène deux personnages allégoriques : Éris [la déesse de la discorde] et Irène [la déesse de la paix]), d'un "canular" ayant récemment été réalisé par deux sociologues (concevant leur démarche comme la poursuite de l'affaire Sokal) et d'autres sujets qui auraient tout à fait eu leur place dans notre démonstration. Mais nous avons jugé que nous en avions assez dit et qu'il y aurait d'autres textes à écrire.
Ainsi, si vous êtes choquée du fait que nous n’ayons pas mentionné l'interactionnismebolique, nous sommes (en retour) choqués que vous ne nous ayez pas dit pourquoi. Comment est-ce que les idées de ce courant (plutôt qu'un autre) auraient pu servir notre argumentation ? Est-ce simplement parce que l'on y parle de dramaturgie (encore une fois pour en dire autre chose) ? Quant au « courant d'étude sur la théâtralité et la performativité », notre remarque sera la même. Puisque vous jugez important que nous nous référions à l'un de ses auteurs (Samuel Weber), pourquoi ne pas prendre le temps (en quelques lignes) de nous dire pourquoi ?
Pour Hegel, c'est autre chose. Vous nous en dites un peu plus. Ainsi, pour critiquer le fait que l'usage de la fiction à des fins scientifiques soit présenté comme un procédé innovateur (ce que, par ailleurs, nous ne faisons pas), vous nous dites : « Hegel constitue l’exemple par excellence de l’usage de la représentation fictionnelle (et d’un emprunt au répertoire théâtral) au service de la démonstration. Pour Hegel, les illusions constituent un passage nécessaire à l’accession de la vérité. » Nous avons peur de vous décevoir mais sans doute que si nous avions eu à parler de Hegel et de la manière dont il se sert de la fiction (en nous appuyant sur ce que vous nous en dites, autrement dit de votre interprétation), se serait pour le critiquer. Nous défendons le fait que les productions scientifiques sont des fictions (au même titre qu'une œuvre littéraire par exemple ou que toute autre construction intellectuelle). Ainsi, nous ne considérons pas les représentations fictionnelles (scientifiques ou non) comme des illusions. Au contraire. C'est pourquoi cette phrase devant synthétiser la pensée de Hegel nous semble tout à fait contradictoire avec notre propos ; l'on ne pourrait s'en servir que pour la critiquer. Cependant, cette remarque concernant la pensée Hegel est intéressante et nous donne envie de nous y intéresser de plus près.
Pour revenir sur cette histoire d'innovation – ou plutôt de nouveauté, car c'est ce terme que nous employons –, il ne s'agit pas de dire que nous sommes les premiers à utiliser la fiction ou le drame (ou toute autre idée d'ailleurs) pour décrire le travail de la science. Encore une fois, à aucun moment nous ne déclarons cela. Nous racontons même comment d'autres auteurs ont décrit les faits scientifiques comme des fabrications (donc des fictions – nous y revenons d'ailleurs dans l'acte 3 au moment de faire la différence entre fiction scientifique et fiction littéraire). Par contre, nous affirmons qu'à chaque fois qu'un chercheur produit une étude scientifique, il produit quelque chose de nouveau, ne serait-ce que parce qu'il les exprime de façon singulière. Voilà notamment pourquoi nous enjoignons les chercheurs à accorder plus d'attention à la manière dont ils s'expriment (encore une fois, nous nous permettons cela parce que nombreux sont ceux qui jugent ce travail langagier comme totalement superflu... dans notre texte, nous citons par exemple les auteurs de How to write and publish a scientific paper ? et bien sûr le sociologue Yves Gingras).
Concernant les nombreuses (et longues) citations, elles nous paraissent très importantes, justement parce qu'elles donnent à voir la manière dont les auteurs s'expriment. À chaque fois que nous décrivons la pensée d'un autre, nous l'interprétons, donc nous la transformons pour en dire quelque chose (ou plutôt pour lui faire dire quelque chose). Sans doute que les citations jouent le même rôle : elles sont là parce que nous voulons leur faire dire quelque chose. Ainsi, prise dans l'argumentation (servant donc à notre argumentation et non à celles desquelles elles sont extraites), elles sont aussi un peu déformées. Mais il nous semble tout de même intéressant d'utiliser ces extraits de la pensée des autres car ils servent en quelque sorte de matière, d'illustrations pour étayer notre argumentation. De plus, ils permettent au lecteur de mieux comprendre la manière dont nous réalisons nos interprétations (avec la citation, il peut toujours se forger une interprétation différente et la comparer avec la nôtre – sans la citation, c'est plus difficile).
Peut-être que si vous nous indiquiez plus précisément les longueurs que vous avez ressenties à la lecture, nous pourrions revoir notre position. Mais là, sans plus d'indications de votre part, l'exercice nous paraît compliqué (à nos yeux, toutes les citations sont intéressantes).
Vous remarquez que « à plusieurs occasions l’étymologie de termes et concepts employés sans pour autant tenir compte du sens commun ». Nous ne voyons pas à quels termes vous faites référence car nous nous référons presque toujours aux dictionnaires (historiques ou actuels) pour forger nos définitions. Pourriez-vous nous indiquer plus précisément les termes qui vous posent problème ?
Vous considérez que « l’article présente des paradigmes scientifiques en faisant usage de références de seconde main : ce procédé donne l’impression que les auteurs ne connaissant pas bien la tradition des courants de pensée qu’ils évoquent ». Sachant que nous considérons chaque production scientifique comme un travail singulier (il s'agit toujours d'une réappropriation des concepts, des théories passant par des réajustements, des reformulations, de nouveaux exemples – autrement dit de la création, ou de la nouveauté), nous ne croyions absolument pas en l'existence d'écrits de "seconde main". Nous voudrions au contraire affirmer que tout est toujours de première main, à savoir de la main de celui qui écrit le texte.
À titre d'exemple, vous évoquez le pragmatiste et ses « pères fondateurs » (vous citez William James, mais vous pensez aussi sans doute à Peirce ou à Dewey) auxquels nous ne faisons pas référence. En effet, nous souhaitions nous intéresser à des pratiques actuelles de la sociologie (dont l'une qui se dit pragmatique) et ces auteurs sont des philosophes dont les travaux remontent à plus d'un siècle... Ce n'est pas tant qu'ils ne nous intéressent pas que ce n'était pas eux le sujet (ni les objets) de notre investigation. Quand bien même ils sont qualifiés de la même manière, les sociologues pragmatiques dont nous nous soucions n'y font pas particulièrement référence donc les discours que nous citons. Ils se sont réappropriés le pragmatisme et c'est cette réappropriation (« infidèle » d'après vous... mais cela ne nous intéresse pas) qui nous semble pertinente au regard de notre problématique. Nul besoin pour nous de nous plonger dans ces textes "premiers" (sans doute intéressants à critiquer) car nous ne projetions pas de faire la généalogie du courant pragmatique. Nous voulions juste critiquer l'épistémologie (que nous jugeons à tendance réeliste... et sans doute qu'en opérant ce jugement, c'est-à-dire qu'en nous intéressant spécialement à cet aspect, nous l'avons « réduit ») des sociologues se disant pragmatiques à partir de certaines de leurs déclarations d'intentions.
Si nous avions systématiquement à faire la généalogie des courants de pensées des auteurs que nous invoquons, nous aurions à réaliser une véritable encyclopédie. Car vous reconnaîtrez aisément que les "pères fondateurs" du pragmatisme ont eux-mêmes été inspirés par d'autres "pères fondateurs", tout autant inspirés par des "pères fondateurs"... à ce jeu-là, on en reviendrait toujours à Platon dont on sait (de par son nom) qu'il a le dos large.
Concernant le nom des auteurs, ils sont mentionnés la première fois à l'aide de leur prénom et nom puis, lorsqu'ils sont souvent cités, juste par leur nom. Une seule fois dans le texte un auteur est cité à l'aide de son prénom, mais cela participe d'un jeu de mots (tout à fait bienveillant) que voici : « C'est peut-être encore Cyril qui formule le-mieux ce que constitue une épreuve et l'épistémologie que cette notion engage. » La personne à laquelle nous faisons référence (et qui est citée dans le paragraphe précédent) se nomme Cyril Lemieux. Dans ce texte, nous défendons explicitement l'usage des jeux de mots car ceux-ci permettent de créer des points de rupture dans une lecture parfois trop habituelle. Ainsi, nous pensons que les jeux de mots perturbent, interrogent et finalement rendent plus attentif. Voilà pourquoi nous nous sommes permis d'en dissimuler quelques uns, dont celui-ci.
Vous considérez qu'à certains endroits, il y a confusion entre l'épistémologie comme discipline et l'épistémologie en tant qu'orientation scientifique prônée par le chercheur. Sans doute que nous ne faisons que très peu la différence dans ce texte car les chercheurs que nous citons ont tous explicitement travaillé et exposé leur épistémologie – leurs croyances quant à la connaissance du monde. Ils ont donc d'une certaine façon pratiqué l'épistémologie comme discipline – à savoir une réflexion sur leur conception et leur pratique de la science – au moins ponctuellement. Ni Yves Gingras (qui se présente comme historien et sociologue des sciences), ni Nathalie Heinich (qui se présente comme sociologue de l'art contemporain) ne semblent se considérer comme épistémologue (ou philosophe des sciences) bien que tous les deux travaillent à construire scientifiquement (c'est-à-dire par le biais de publications) leur épistémologie. Ainsi, nous ne comprenons pas vraiment la différence que vous souhaitez opérer entre ces deux chercheurs.
Pour finir, nous voudrions bien sûr répondre à votre dernière déclaration, étrangement présentée comme « une opinion personnelle »... Sachez que nous n'avons pas considéré le reste de vos critiques autrement. Vos émettez des doutes quant aux néologismes que nous utilisons. En effet, nous défendons dans ce texte l'intérêt de reformuler afin de donner à comprendre les choses singulièrement. Il arrive parfois, lorsque nous nous sommes réappropriés une idée en lui apportant des nuances et des précisions particulières, que nous voulions renommer cette idée pour la faire exister précisément selon ces nuances. Non pas pour « se distinguer à tout prix », mais pour mieux construire notre pensée, mieux se comprendre. Ainsi, nous utilisons le mot réelisme pour désigner une croyance particulière concernant l'existence d'un réel indépendant de la pensée humaine (pour synthétiser brièvement). Tel que nous l'avons forgé (dans ce texte mais aussi dans nos thèses de doctorat), ce concept engage d'autres choses, notamment de la naturalisation, de la déresponsabilisation et de la décomplexification – des choses que nous nous employons à déconstruire par la critique (d'où l'importance de ce concept dans notre travail et notre volonté de bien l'identifier). Nous aurions pu utiliser le mot réalisme (ce que nous avons fait pendant un temps), mais celui-ci est beaucoup moins précis car c'est un mot qui existe déjà (il regroupe d'ailleurs des conceptions très différentes). Ainsi, lorsque l'on parle de réalisme, nos interlocuteurs s'en font d'emblée une idée dont ils ont parfois du mal à se départir – ce que l'on veut parfois éviter. Nous réalisons donc des créations langagières au sens où nous forgeons des définitions et parfois des mots (dans ce texte, nous n'en voyons qu'un seul : réelisme ; on est tout de même loin de la « batterie de néologismes » dont vous parlez...) et ce afin de préciser notre pensée et d'essayer de la donner à comprendre comme singulière.
Comme vous dites : « appeler un « chat » un « chat » n’empêche aucunement d’approfondir, d’éclairer avec une nouvelle lumière, la réalité conceptuelle et phénoménale du chat ». Nous ne pensons pas que chaque mot doive être transformé, surtout si l'on n'en a pas envie. On peut effectivement transformer une conception sans transformer le mot qui l'engage. D'ailleurs, cela se produit très souvent. Ainsi, si vous voulez parler d'un chat, utilisez le mot chat. Transformez votre conception du chat autant que vous voudrez. Mais entendez que d'autres aient envie de façonner de nouveaux mots pour les aider à penser. Et imaginez un peu, si vous n'aviez pas d'autres mots... comment feriez-vous pour approfondir cette réalité qu'est le chat ? Si vous n'aviez plus qu'un mot pour parler et partager le monde avec d'autres : "chat". Mise à part l'ironie du sort (ou l'expression pleine de "bon" sens) qui vous aura poussée à choisir ce mot-là (désignant une espèce animale mais aussi un genre de conversations souvent bien peu élaborées), ce serait bien triste.
Second lecteur – Sarah Calba et Robin Birgé nous offrent une réflexion vive et stimulante sur l'idée de neutralité dans la pratique des sciences, particulièrement de la sociologie. Ils ne se contentent pas de montrer la difficulté (l'impossibilité) de la neutralité, mais défendent la pertinence d'une approche radicalement non neutre, qu'ils nomment sociologie dramaturgique.
Ils critiquent d’abord avec brio la sociologie « normale » (qu’ils qualifient de « photographique ») et la sociologie pragmatique : « Voilà pourquoi, face au désengagement lucide du sociologue photographe et à l'engagement modeste du sociologue médiateur, nous voulons être démesurément engagés, c'est-à-dire que nous voulons faire la démonstration de notre idéologie – ce qui semble monstrueux aux yeux de la science normale – quitte à juger avec intransigeance l'idéologie des autres. » (p. 24)
Si l’idée est riche, sa mise en application n’est pas tellement expliquée. En d’autres mots, je reste un peu sur ma faim pour ce qui est de ce que ça veut dire concrètement faire de la « sociologie dramaturgique ». Il est clair qu’une grande importance est accordée au langage, le titre l’indique à lui seul (Langagement ou la déconstruction de la neutralité scientifique mise en scène par la sociologie dramaturgique), mais aussi l’ensemble du texte. Une prise de partie pour la complexité est également explicite : « Nous défendrons ici l'idée que la compréhension ne passe pas par des clarifications, des réductions ou des simplifications, mais au contraire par de la densité sémantique, par des enrichissements stylistiques, par la multiplication des détails et des mises en lien devant tisser les motifs d'une pensée qui se donnerait alors à voir comme complexe et cohérente. » (p. 6) Mais outre cette attention au langage et cette volonté de complexité, qu’est-ce que ça veut dire faire de la sociologie dramaturgique ? J’aurais beaucoup apprécié des exemples d’études en sociologie dramaturgique ou, s’il n’y en a pas encore, des exemples de ce que ça pourrait être.
La nature des savoirs ou leur mode de production ?
Cette limite m’amène aussi à soulever deux faiblesses du texte, qui m’apparaissent liées : l’amalgame entre la nature des savoirs et les manières de produire ces savoirs ; la difficulté à appliquer ces idées à tous les domaines scientifiques (les auteurs précisant que leur « réflexion porte bien sûr la recherche scientifique dans son ensemble », p. 2).
Il me semble ainsi que les auteurs différencient peu les modes de production des savoirs (scientifiques) des croyances relatives à la nature des savoirs et même de la réalité. Il m’apparaît en effet intéressant de distinguer ces trois niveaux. On peut avoir différentes croyances quant à la nature de la réalité allant du relativisme total (pas de réalité externe) au réalisme universel (que les auteurs qualifient de « réelisme »). De même, les savoirs (scientifiques) peuvent être considérés comme plus ou moins construits ou plus ou moins révélés. Enfin, divers modes de production de ces savoirs (scientifiques) sont possibles, notamment au niveau de la méthodologie (mise à l’épreuve d’hypothèses, observation, herméneutique, dialogisme, etc.).
À mon avis, non seulement il n’y a pas nécessairement d’adéquation entre les croyances relatives à la nature de la réalité et des savoirs et les modes de production des savoirs utilisés et préconisés ; mais plus encore, il est possible de favoriser diverses approches méthodologiques même si l’on adhère à certaines croyances ontologiques et épistémologiques. Je me donne comme exemple. Je crois qu’il existe une réalité externe aux humains. Je crois cependant que cette réalité est nécessairement appréhendée de multiples manières irréductibles et partielles (et construites). Je pense que les approches méthodologiques à préconiser varient selon les questions de recherche et les visées de celle-ci.
Les auteurs expliquent souhaiter une sociologie transformatrice. C’est très bien, mais est-ce applicable à toutes les situations et, surtout, à toutes les sciences ? Si je pourrais être convaincue que la sociologie devrait toujours avoir une visée transformatrice, je trouve ça plus difficile à défendre pour la physique, par exemple. De plus, même dans une visée transformatrice, certaines étapes de la recherche peuvent s’appuyer plus efficacement sur des méthodologies « positivistes ». En environnement, par exemple, on peut s’appuyer sur des méthodologies positivistes pour estimer le nombre d’individus d’une espèce menacée et pour connaître leurs mouvements, et ce, même si la visée est, à terme, de changer les pratiques humaines de manière à permettre la conservation des espèces (visée transformatrice, qui nécessitera bien sûr d’autres types d’approches – peut-être dramaturgiques ?).
J’aimerais que les auteurs distinguent plus clairement les questions des croyances en la nature de la réalité et des savoirs, des approches à utiliser pour les produire. Ou encore, si, pour eux, il n’y a pas de distinction, qu’ils l’expliquent. Ensuite, j’aimerais savoir ce que seraient les sciences dramaturgiques en dehors de la sociologie selon les auteurs. Est-ce que toutes les approches scientifiques devraient viser la transformation du monde ? Les auteurs indiquent en p. 12 : « Ainsi, si nous devions choisir une norme pour la recherche scientifique, ce serait l'incessante remise en question des normes de notre société, autrement dit la volonté d'inquiéter le confort de nos habitudes. » Proposent-ils cette norme pour l’ensemble des sciences ? Souhaitent-ils une refonte des motivations de la pratique scientifique, même dans les sciences exactes ou de la nature ? Non plus faire « avancer les connaissances », mais produire des connaissances qui font avancer le monde ? – Se posent alors les questions de selon qui, selon quels idéaux et selon quels mécanismes... De plus, comment l’approche dramaturgique pourrait-elle être utilisée dans les autres sciences, particulièrement hors des sciences humaines et sociales ?
Et les autres dans tout ça ?
La définition que donnent les auteurs au « scientifique » permet en théorie à toute personne de faire science (« Voilà ce qui fait la particularité du travail scientifique : la volonté de faire science et le fait de s'y employer. » p. 20). Cependant, la vision de la sociologie dramaturgique qui y est mise de l’avant ne propose pas de moyens de faciliter ou d’éliciter la participation des non-chercheurs et non-chercheuses professionnels à la production des savoirs scientifiques. Pour moi, cette participation est essentielle à la production de sciences plus justes, plus inclusives, plus représentatives des besoins des populations qui les soutiennent. J’aimerais savoir quel est le point de vue de Robin Birgé et de Sarah Calba sur cette question et si leur sociologie dramaturgique réfléchit la place des personnes qui ne font pas de la production scientifique leur profession.
Réduire ou complexifier ?
Un dernier petit point sur une question très complexe. Les auteurs soutiennent que « la compréhension ne passe pas par des clarifications, des réductions ou des simplifications, mais au contraire par de la densité sémantique, par des enrichissements stylistiques, par la multiplication des détails et des mises en lien devant tisser les motifs d'une pensée qui se donnerait alors à voir comme complexe et cohérente. » (p.6).
Pour moi, ce n’est pas si simple. D’abord, je crois que même les approches cherchant à complexifier ne sont toujours que des réductions de la réalité (je l’ai dit plus haut, je crois qu’il existe une réalité, mais qui est nécessairement appréhendée de multiples manières irréductibles). Si l’on va suffisamment dans le détail, chaque situation est unique et peut être appréhendée d’une multitude (peut-être d’une infinité) de manières. Décrire une situation, c’est nécessairement choisir une perspective et donc opérer une réduction (et même dans une même perspective, la compréhension de deux personnes différentes risque bien d’être différente).
Nonobstant cette clarification, il est certain que certaines approches (scientifiques) visent la réduction (maximale) alors que d’autres s’appliquent à témoigner d’une certaine complexité. De mon côté, je ne crois pas qu’une des deux approches soit toujours la meilleure. Lorsque l’on veut prédire quelque chose (le climat ou l’évolution d’une pandémie, par exemple), il est souvent bien utile d’arriver au modèle le plus simple possible qui permet la précision jugée nécessaire. Lorsque l’on tente de comprendre les raisons pour lesquelles certaines femmes choisissent de porter le voile, je crois qu’il est nécessaire de conserver beaucoup plus de complexité.
Pour conclure
Pour conclure, je souhaite rappeler la grande qualité du texte de Calba et Birgé. Mes critiques témoignent en fait de l’intérêt que j’accorde à leurs idées et de mon désir d’en savoir plus. Les auteurs démontrent brillamment l’importance de s’attarder au choix des mots et des concepts, ne serait-ce que pour se permettre d’imaginer d’autres possibles. Ils soulignent aussi les limites d’une sociologie pragmatique, qui, en s’astreignant à suivre les acteurs, doit se contenter des problèmes socialement vifs et des positions articulées. Ils proposent enfin une approche franchement subjective qui intrigue et stimule.
Les auteurs – Nous souhaitons tout d'abord vous remercier pour votre lecture attentive, vos critiques et vos questions qui démontrent d'une volonté de compréhension et de dialogue très appréciable.
Nous structurerons notre réponse en trois parties (reprenant ainsi trois de vos interrogations que nous croyons être les principales). D'abord, en nous appuyant sur la distinction que vous proposez de faire entre épistémologie (ce qui concerne « la nature des savoirs ») et méthodologie (ce qui concerne « les manières de produire ces savoirs »), nous mettrons en doute l'idée de leur possible non-adéquation. Ensuite, nous réaffirmerons le fait que les principes de la sociologie dramaturgique peuvent s'appliquer à n'importe quel objet d'étude (et qu'ainsi, notre réflexion concerne toutes les disciplines scientifiques), et nous défendrons l’idée que la recherche doit viser la transformation du monde (d'une manière ou d'une autre) puisque c'est d'après nous cela qui lui donne du sens. Enfin, nous reviendrons sur « ce que ça veut dire faire de la sociologie dramaturgique » et sur de possibles exemples d'études dramaturgiques.
Commençons donc par le premier point. Il est vrai que dans notre article, nous utilisons assez peu le terme "méthode" et parlons plus volontiers de manières de faire. Cela vient du fait que nous incluons dans les manières de faire non seulement ce que l'on considère être des méthodes – l'induction, la déduction, l'observation, l'analyse, les entretiens (plus ou moins compréhensifs), le calcul, les statistiques, la critique, la manipulation expérimentale, la modélisation, la narration, la dialectique... pour prendre quelques exemples traditionnels – mais également d'autres aspects qui sont d'après nous négligés. Il s'agit alors de s'intéresser à toutes les manières par lesquelles on produit de la connaissance et on se donne à voir comme scientifique (avec, pour notre part, un intérêt particulier pour les manières de dire ou d'écrire).
Comme vous l'avez sûrement remarqué, nous associons souvent les manières de faire aux manières de penser et ce parce que nous comprenons les unes en fonction des autres. Nous pensons que le choix d'une méthode nous renseigne sur les croyances (en particulier épistémiques, c'est-à-dire celles relatives à la connaissance) de celui qui l'applique ou la défend. Quelqu'un qui prône l'usage des statistiques n'a certainement pas les mêmes croyances que celui qui produit des analyses interprétatives et compréhensives (qui ne sont par ailleurs pas non plus les mêmes que celui qui pratique les deux). De même, quelqu'un qui qualifie ses observations ou ses manipulations expérimentales de neutres (ou non biaisées) ne partage pas la même conception de la science que celui réalise des observations participantes ou des évaluations critiques.
Chaque méthode engage des croyances particulières (ne serait-ce que par son nom et son histoire) et réciproquement, chaque croyance engage des manières de faire, donc le choix de certaines méthodes plutôt que d'autres. Bien sûr, la mise en relation des pratiques et des croyances (et plus loin encore, des finalités) constitue une interprétation singulière et nos différentes interprétations sont à discuter. Pour prendre un exemple, tout le monde ne voit pas le réelisme qu'engage d'après nous l'usage du principe deétrie (c'est même le contraire pour certains !), c'est pourquoi nous avons essayé d'exposer cette interprétation par le biais de notre argumentation (spécialement à l'acte 2, scène 2).
Ainsi, contrairement à ce que vous déclarez penser, nous ne croyons pas en l'idée d'une inadéquation des pratiques et des raisons qui les fondent (les croyances) : tout le monde est trop raisonnable ou trop intelligent pour cela – par exemple, qui pourrait produire des analyses statistiques tout en pensant que cela ne vaut rien ? Par contre, nous croyons qu'ils existent de multiples interprétations du monde et des manières d'agir dans le monde, autrement dit, on ne met pas en lien les mêmes choses, ou alors pas exactement de la même manière – ce qui est tout à la fois stimulant (car on veut comprendre les liens que font les autres et on veut démontrer la pertinence de nos liens) et frustrant (lorsqu'on ne comprend pas ou qu'on se sent soi-même mal compris).
Pour reprendre votre exemple : vous vous présentez comme croyant « qu'il existe une réalité externe aux humains » (ce que nous appelons réelisme) et « que cette réalité est nécessairement appréhendée de multiples manières irréductibles et partielles (et construites) ». Ainsi, en toute cohérence (ou adéquation) avec ces croyances, vous pensez qu'il faut varier les approches méthodologiques en fonctions des questions de recherche et des visées. Si, comme nous, vous pensiez qu'il n'existe rien qui ne soit pas saisi par la pensée (donc façonné par elle), vous auriez envie de disqualifier (par la critique) les approches qui vous semblent poser problème et qui, par conséquent, n'ont pas de valeur à vos yeux. Pour prendre un exemple marquant, nous rejetons les recherches qui visent à expliquer les comportements humains (l'orientation sexuelle, les soins parentaux, l'intelligence...) par le biais de la biologie évolutive, parce que cela engage de la naturalisation, de la déresponsabilisation et de la décomplexion.
Faisons maintenant un saut de la biologie évolutive à l'écologie pour introduire le deuxième point. Vous nous dites que « en environnement par exemple, on peut s'appuyer sur des méthodologies positivistes pour estimer le nombre d'individus d'une espèce menacée et pour connaître leurs mouvements [afin] de changer les pratiques humaines de manière à permettre la conservation des espèces ». Vous semblez donc disqualifier l'idéologie positiviste mais reconnaître que ses méthodes sont efficaces. Ici, il y a apparemment bien une inadéquation entre les fins et les moyens – ce qui, vous vous en doutez, nous pose problème. Sans doute que nous ne partageons pas la même définition du positivisme. Dans notre texte, nous nous référons à celle proposée par la philosophe des sciences Isabelle Stengers qui identifie celui-ci à une volonté de « disqualification de ce qui n'est pas reconnu comme scientifique, [ce qui] ôte à ce contre quoi "la science" s'est constituée toute possibilité d'en contester la légitimité ou la pertinence ». Parce que nous croyons aux bienfaits de la critique (quelle qu'elle soit, c'est-à-dire scientifique ou non), nous ne pouvons que disqualifier cette idéologie et les moyens par lesquels elles se réalisent. En revanche, le fait de compter des oiseaux (ou tout autre objet d'ailleurs) afin d'estimer l'évolution d'une population, cela ne nous paraît pas spécialement lié au positivisme.
Nous ne sommes pas contre le fait de compter, de calculer, d'analyser (c'est-à-dire de dissocier ponctuellement les parties d'un objet afin de le comprendre autrement), d'expérimenter (au sens le plus caricaturalement scientifique qui soit... sur une paillasse par exemple), d'induire ou de déduire, du moment que cela participe d'un projet visant à produire un point de vue singulier (donc discutable) à propos du monde – qui, s'il en convainc d'autres, pourra éventuellement être qualifié de connaissance. Encore une fois, nous ne voulons pas distinguer une pratique des raisons qui la fondent. Ainsi, nous ne voulons pas disqualifier systématiquement l'usage des statistiques parce que celles-ci seraient intrinsèquement liées (et donc seulement liées) à des projets réelistes. Par contre, en nous fondant sur notre expérience, nous avons remarqué l'intérêt de ceux qui croient en l'existence d'un réel que l'on pourrait décrire sans interprétation pour le calcul statistique. Comme si le fait de compter (donc de catégoriser) et de faire des rapports de proportion n'étaient pas une manière particulière d'interpréter (ou construire) le monde ! Dès lors, nous tenons compte de cela – de cette habitude liant le calcul statistique au réelisme – lorsque nous y sommes confrontés. Heureusement pour nous, il arrive que les habitudes soient contredites... et que les calculs soient utilisés à des fins que nous trouvons tout à fait justes.
Afin de mieux comprendre ce qui semble être une contradiction, pourriez-vous nous en dire un peu plus quant à votre conception du positivisme ?
Venons-en maintenant au cœur du deuxième point : la possibilité d'appliquer les principes dramaturgiques à l'ensemble des disciplines scientifiques. Rappelons que nous qualifions de dramaturgique un travail qui reconnaît produire des fictions (du latin fictio signifiant « action de façonner, création » puis « inventer »), c'est-à-dire comme des choses fabriquées par une main (donc une intelligence) humaine, tel les "faits". Et s'il y a création ou plutôt construction intellectuelle, il y a de l'intentionnalité et de la singularité. Ainsi, une pensée dramaturgique construit des fictions (des manières de voir ou de raconter le monde) selon des finalités particulières qu'il s'agit également d'exposer (la fin de son histoire [la morale] est extrêmement importante...). Dès lors, toute production scientifique qui se présente comme une construction singulière et intentionnelle (autrement dit comme un point de vue partiel et partial) peut être qualifiée de dramaturgique. Cette construction fictionnelle peut mettre en scène des chercheurs, des discours, des équations, le climat, des oiseaux, des atomes ou tout autre objet de recherche, puisque l'enjeu dramaturgique est ailleurs. Il se situe avant tout dans une prise de responsabilité de la part du chercheur, ou plutôt du chercheur-dramaturge, quant à ce qu'il produit.
Afin de signifier notre intérêt pour les manières de faire et de penser habituelles (autrement dit les normes sociales), nous avons décidé d'associer la dramaturgie à une discipline scientifique bien connue : la sociologie (signifiant littéralement « l'étude de ce qui unit, de ce qui est partagé »). Bien que la dramaturgie puisse être agencée à d'autres disciplines en fonction de l'intérêt des chercheurs (pourquoi pas une écologie dramaturgique par exemple), nous ne souhaitons pas particulièrement cela. Disons même que nous ne le souhaitons particulièrement pas. En effet, l'idée n'est pas de fonder une discipline (au sens où celle-ci attendrait des disciples) ou une méthode (au sens où elle ouvrirait la voie) mais de qualifier singulièrement notre travail. Nos dénominations servent nos argumentations, voilà pourquoi nous préférerions que les chercheurs se forgent les leurs. Bien sûr, rien n'empêche une réappropriation de ces termes (au contraire) ; nous espérons juste que si réappropriation il y a, elle soit singulière.
Attachés que nous sommes aux singularités d'un chercheur et de ses productions, nous voulons concevoir chaque nouvelle étude comme véritablement nouvelle, c'est-à-dire qu'aux yeux de son auteur, elle doit dire ou apporter quelque chose de différent de ce qu'il y avait précédemment – sans cela, nous n'aurions pas d'intérêt à chercher. Le travail du chercheur engage donc d'après nous cette transformation minimale : dire quelque chose de plus ou plutôt quelque chose de différent à propos du monde, et cela se fait avec la volonté d'agir sur le monde (nous ne croyons pas que des personnes puissent participer à la recherche scientifique tout en pensant que cela ne sert à rien...).
Ainsi, nous pensons que les physiciens comme les sociologues devraient considérer (et affirmer) que leurs travaux participent à transformer le monde. D'ailleurs, nous trouvons que le monde s'est beaucoup transformé par le biais des recherches en sciences physiques : on ne voit pas le monde (et l'homme) de la même manière depuis leurs constructions intellectuelles et techniques. Et de la même façon (mais différemment), les sociologues ont participé à la transformation du monde. Bien sûr, ce que nous appelons "monde", ce n'est pas un monde réel au sens où celui-ci serait indépendant de la pensée, régi par des lois (physiques ou naturelles) qui lui sont propres donc immuables, in-transformables. Pour nous, le monde est indissociable de la pensée qui le met en forme : il est réalisé plutôt que réel. Dès lors, ce sont les réalités (c'est-à-dire les manières dont nous faisons exister le monde par la pensée) que nous pouvons transformer.
Et l'une des réalités que nous souhaitons transformer concerne les finalités de la recherche. Ainsi, c'est bien « une refonte [ou plutôt une redéfinition] des motivations de la pratique scientifique » que nous voulons entreprendre (dans le sens d'une construction idéologique intentionnelle et non d'une découverte désengagée), et cela passe notamment par le fait de ne plus employer des expressions telles que « sciences exactes » ou « sciences de la nature ».
Voilà sans doute l'une des caractéristiques de la sociologie dramaturgique : son intérêt pour les histoires, pour les mots et pour l'histoire des mots. Ainsi, « faire de la sociologie dramaturgique », c'est faire particulièrement attention aux mots que l'on utilise et travailler à préciser leur(s) définition(s) en tenant compte des contextes, donc en les épaississant, en les complexifiant. Voilà deux aspects très importants de notre pratique que vous avez judicieusement remarqué : « cette attention au langage et cette volonté de complexité ». En ajoutant à cela l'interprétation (le fait que toute description, toute analyse soit présentée comme interprétative) et la finalisation (le fait de donner à comprendre le sens de ses interprétations, autrement dit ses finalités), vous aurez une bonne image de ce qui constitue une pratique scientifique dramaturgique.
Nous n'avons pas de recommandations à faire quant aux sujets, aux objets ou aux méthodes : c'est le travail du chercheur que de définir cela en fonction de son projet scientifique. Quant aux exemples d'études en sociologie dramaturgique, nous pourrions certainement en trouver du côté de la philosophie (qui, avec notre définition singulière, peut être considérée comme scientifique), nous pourrions aussi citer les travaux de Bruno Latour (même si ses préoccupations actuelles liées aux problèmes écologiques tendent d'après nous à renforcer son réelisme... et à affaiblir sa dramaturgie), mais cela ne nous convainc pas tout à fait, car sans doute que pour faire de la sociologie dramaturgique, il faut le vouloir et donc le déclarer.
Ainsi, nous voudrions surtout affirmer que le meilleur exemple dont nous disposons (et dont vous disposez également), c'est cet article à propos de langagement. Celui-ci est, en quelque sorte, performatif puisqu'il expose et réalise la sociologie dramaturgique. Enfin, si l'écologie scientifique ou l'expertise sont des sujets qui vous intéressent, nous ne pouvons que vous conseiller la lecture de nos thèses : Pourquoi sauvez Willy ? et La tragédie de l'expert !
A partir de là, on peut essayer de limiter ou de réduire ces choix – ce que nous croyons être une volonté de simplification – ou au contraire travailler à les multiplier en se créant de nouvelles possibilités (ce qui débute sans doute par un effort d'imagination, c'est-à-dire par la construction d'une image différente du monde) : c'est cela que nous appelons complexification.